PORTRAIT D’ARTISTE

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Alioune Badara Sarr : « je ne suis pas un artiste africain, mais un artiste »

Il n’aime pas que l’on parle d’un art africain, mais que l’on retienne que l’art est universel sans être forcément accolé à une culture ou un continent. Alioune fait partie de ces artistes qui ressentent le besoin intrinsèque de toucher les gens par leur art.

– Parlez-nous un peu de vous
Je m’appelle Alioune Badara Sarr, je suis né au Sénégal, à Diofior et je réside en France, à Brest depuis 2014. J’ai été diplômé des beaux arts à Dakar en 2010 puis j’ai poursuivi mes études d’art en France jusqu’à obtenir le DNSEP (diplôme national supérieur d’expression plastique-équivalent master 2). Créer est pour moi une véritable passion ! Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une attirance pour l’art, que ce soit la peinture, la musique, la photographie et la vidéo. La peinture s’est imposée à moi d’elle-même, un moyen d’expression faisant appel à mes sens et me permettant d’exprimer mes émotions. L’art est le moteur de mes actions. L’art contemporain a quelque chose de très instinctif et libérateur, à chaque fois que je me trouve face à une toile vierge, c’est comme si quelque chose explosait en moi. C’est une sensation propre à ce que je suis et difficile à l’expliquer mais c’est toujours le point de départ d’une création originale.
– Quel est votre style artistique ?
Je réalise essentiellement des peintures et des installations qui s’inscrivent dans le mouvement de l’art contemporain. Les œuvres sont relativement abstraites mais je les définirais surtout par l’émotion. J’ai le besoin intrinsèque de toucher les gens par mon art. Mes dernières œuvres évoquent l’immigration. En impliquant les mouvements du corps en jouant sur les mouvements de la peinture, les couleurs pénètrent entre elles ou se repoussent, métaphore du monde et de ses frontières. Certaines deviennent un piège pour les autres, d’autres s’imposent dans les fragments du labyrinthe.
Toutefois, aujourd’hui, je ne souhaite plus uniquement être reconnu comment un artiste africain mais comme un artiste à part entière. Je refuse l’étiquette d’artiste africain et revendique l’universalité de l’art. Mon parcours du Sénégal jusqu’en France et les multiples rencontres qui y sont liées ont forgé m’a personnalité et cette pluriculturalité influe nécessairement ma production. Qu’elle que soit notre origine, nous sommes marqués par un patrimoine historico-culturel et je ne pense pas que nous devions nous débarrasser de nos particularismes ou de notre passé pour nous conformer à une certaine vision de l’art. Toutefois, parler d’art africain est trop réducteur, c’est une simplification sommaire et trop commode pour un vaste continent dotée d’une si grande richesse.
– Comment a démarré cette aventure ? Venez-vous d’une famille d’artistes ?
Je n’étais certainement pas destiné à être artiste, j’ai été berger pendant toute mon enfance et je le serais probablement encore à ce jour si l’art n’était pas entré dans ma vie. J’ai toujours dessiné : que soit dans mes marges de cahiers, sur tous les supports qui passaient sous ma main… Un professeur, pour lequel je suis infiniment reconnaissant, m’a inscrit à un concours de dessin et a essayé de convaincre ma famille que je devais continuer dans cette voie. Malgré leurs réticences, j’ai ainsi pu suivre des études d’art. Toute ma vie, le dessin et la peinture ont été pour moi un exutoire.
– Quels sont les messages que vous voulez passer dans votre travail ?
J’aimerais que le spectateur ressente directement mon œuvre, sans pouvoir vraiment comprendre ce qu’il ressent. Mais que cette sensation soit forte, qu’elle l’interpelle. Je puise mon inspiration dans mon parcours personnel, je me suis intéressé à des thèmes tels que la case de l’homme et l’immigration et témoigne de ces sujets sous un prisme nouveau. A travers ma vie, je n’ai cessé d’éprouver une forme de nomadisme culturel. La notion d’interprétation est inhérente à l’histoire de chacun et à travers mes œuvres, j’interprète mon idée du monde ; mon idée du monde construite entre deux rives de l’Atlantique.
Mes œuvres rendent compte de cette volonté de faire revivre et de fixer à travers les âges toutes les facettes de la culture africaine. Il y a comme une nostalgie qui s’exprime dans mes œuvres, une nostalgie marqué par l’émergence d’un système de valeurs qu’une mauvaise approche de la mondialisation tend à faire disparaître. Il ne s’agit pas ici d’un passéisme mais d’une invitation à revisiter nos valeurs culturelles afin d’y trouver des moyens de mieux appréhender et de relever les défis du futur.
Je ne veux pas donner un message rationnel mais créer une impression émotionnelle. Je ne veux pas expliquer mon art auparavant. Le public doit sentir l’impact d’abord et j’espère que la première impression soulève l’intérêt et les questions. Ce que je vois dans mon travail d’artiste n’est pas absolu, tout le monde a sa propre interprétation légitime.
– Quel regard portez-vous sur l’art africain aujourd’hui ? Il évolue ? Il a un marché sur l’international ?
Dans l’inconscient collectif, l’art africain se réduit principalement aux arts premiers, primitifs, aux masques sans prendre en compte la création contemporaine. Mais au Sénégal, la Biennale de Dakar, Dak’art, qui est un grand rendez-vous de la création contemporaine sur le continent africain a permis d’œuvrer depuis 1990 pour la visibilité de la création contemporaine. Dans un premier temps, les peintres sénégalais étaient fidèles à la volonté de Léopold Sédar Senghor et s’attachaient à représenter et retranscrire une certaine africanité dans la peinture.
Désormais, les artistes sénégalais se sont libérés et expriment davantage leur individualité. Depuis 2010, on aperçoit une nouvelle dynamique, une nouvelle génération a pris les rennes, voyage grâce à ses expositions. La scène artistique sénégalaise grouille et bouillonne, c’est un véritable vivier de jeunes talents. Le Sénégal a son mot à dire et le fait savoir.
– Où exposez-vous habituellement ? les manifestations internationales où vous avez été invité ?
J’ai eu la chance de participer en 2018 à la Biennale des arts africains contemporains Dak’art et plus récemment à Regards sur cours qui a eu lieu sur l’île de Gorée. C’est une grande fierté d’avoir été sélectionné pour participer à la 13ème édition de la Biennale d’art contemporain africain à Dakar, la plus grande manifestation d’art sur le continent. Etre choisi par un tel comité de sélection et présidé par Simon Njami permet de légitimer son travail et d’acquérir une plus grande reconnaissance et une plus grande notoriété. Cet événement m’a également permis de faire des rencontres enrichissantes sur le plan artistique, qui m’ont permis de prendre part à de nouveaux projets, comme Regards sur cours notamment.
– Quels sont vos projets ?
Mon travail avance pas à pas, au gré de mon inspiration et de mes opportunités professionnelles. Je souhaite donc continuer à contribuer à des projets artistiques internationaux, à échanger et partager avec d’autres artistes et à m’enrichir dans un contexte artistique ouvert sur le monde.
Eva Rassoul

article original et photos : https://www.au-senegal.com/alioune-badara-sarr-je-ne-suis-pas-un-artiste-africain-mais-un-artiste,15719.html?fbclid=IwAR1yhfhK3x5NA56Vs0uh3wZfb1lnrT1TomS-CCe-aSWJMeyMmQfNF2iiZQQ

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2 réponses

  1. A.ND.THIAM dit :

    courage mon frere!!

  2. issa gibb dit :

    L’Art en Afrique, tout comme la littérature Africaine qui à ses débuts, suivait essentiellement une tradition orale, d’histoires et de contes racontés par des griots, ont été ensuite longtemps étouffé par le colonialisme dans un déni de l’Histoire Africaine avec le « Nos ancêtres, les Gaulois » appris dans les écoles Africaines
    francophones, avant de s’en libérer en 3 étapes principales :

    – Dans les années 1930-1940, avec les premiers mouvements d’émancipation et les premières revues anticolonialistes Américaines et €uropéennes… Suivi, dans les années 1950, par le Mouvement de la Négritude et le journal « L’Etudiant noir » avec ses leaders charismatiques, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, Birago Diop ou René Maran, etc… qui accentue la pression sur l’emprise culturelle du colonialisme en Afrique et qui amènera, après la Seconde Guerre Mondiale -1939-1945), à l’affaiblissement des empires coloniaux Occidentaux jusqu’aux Indépendances dans les années 1960…

    – Au tournant des Indépendances et pendant une dizaine d’années (1960-1970), les vieux combattants du Mouvement de la Négritude croient avoir tourner la page du colonialisme… Mais, ils font face à des détracteurs dans cette période des modérés face aux radicaux comme Yambo Ouologuem (Devoir de violence), Ahmadou Kourouma (Les Soleils des indépendances) ou Bernard Dadié ( Monsieur Thôgô-gnini) qui dénoncent l’arrivée du néocolonialisme… Mongo Beti, Ferdinand Oyono (Une vie de boy) et Ousmane Sembene ironisent sur les tares laissés par le colonialisme… Bernard Dadié (Un nègre à Paris) et Cheikh Hamidou Kane (L’Aventure ambigüe) s’attaquent à l’illusion des migrants Africains fascinés par l’Occident…
    Parallèlement , on voit apparaitre les débuts de la littérature Africaine féminine avec Mariama Bâ (Une si longue lettre) et Aminata Sow Fall ( La grève des Battu) qui dénoncent les situations occultées par les mâles en Afrique, liées à l’hypocrisie de l’idéologie patriarcale, les inégalités hommes-femmes, le poids de la polygamie, la stérilité, l’excision, l’éducation des filles, la dot et les relations avec la familles des maris, etc…
    Tandis que Fatou Diome (Le Ventre de l’Atlantique) s’attaque aussi aux rêves d’évasion de jeunes Sénégalais pour fuir la misère dans l’espoir de réussir en Occident…

    – La Littérature du Chaos (1995-2012), les romanciers , les poètes et les artistes Africains se lancent dans une critique de plus en plus sévère des régimes Africains en place… Il s rendent compte de la détérioration progressive des structures sociales, politiques et économiques dans les états dirigés par des dictateurs et leurs abus comme Tierno Monénembo (Les crapauds-brousse) et Sony Labou Tansi ( La vie et demie)… Nocky Djedanoum et Boubacar Boris Diop évoquent le drame du Rwanda et le devoir de mémoire… Kossi Efoui dénonce la situation politique du Togo… Tandis que Ahmadou Kourouma et Emmanuel Dongala mettent en scène des enfants pour percevoir l’insoutenable dans les guerres du Libéria et de Sierra Léone, etc…
    Les femmes écrivaines comme Tanella Boni, Véronique Tadjo, Fatou Dione, Léonora Miano et Aminata Sow Fall
    n’hésitent pas à soulever les problèmes politiques de la corruption, l’immigration, la mendicité, les conflits ethniques et les guerres, rejoignant les écrivains du « Chaos » dont l’Afrique n’est toujours pas sorti, encore aujourd’hui…

    Aujourd’hui, au XXI° siècle, émergent des auteurs comme le malgache Jean Luc Raharimanana ou le togolais Sami Tchak qui traitent les thèmes dérangeants tels que les maladies, les infections ou la prostitution ou des artistes comme Alioune Sarr, généralement expatriés en France, en €urope ou aux Etats-Unis pour cause de réussites à l’étranger, par l’absence de politique culturelle ou par la censure des dictatures Africaines…
    Ils sont soucieux de s’affranchir du « Chaos « africain au profit d’une identité « Mondiale »… Ils se proclament écrivains ou artistes avant d’être Noirs… Ils se sentent une génération instruite, transcontinentale et multiculturelle ayant un « Avenir commun » avec tous peuples du Monde…
    Mais conscients que leurs frères Africains maintenus dans la misère, restés coincés dans une Afrique toujours dépecée par des puissances étrangères qui font le jeu d’une poignée des dictateurs ou des truands politiques
    cupides et corrompus d’un côté et une montée Islamique radicale et terroriste, plus que dangereuse, de l’autre…
    C’est pourquoi, toutes leurs œuvres sont comme un CRI sourd de la désillusion :
     » QU’AVEZ-VOUS FAIT DE NOS INDEPENDANCES ! « 

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