LES FORÇATS DU SEL

Dans les pas des forçats du sel

Réputé pour sa couleur parfois si particulière, le Lac Retba, dit Lac Rose, est l’une des merveilles du Sénégal. Mais pour les ramasseurs de sel, l’étendue d’eau est un lieu de souffrance et de survie. De notre envoyé spécial. Assis sur le rebord d’une barque, Omar, 33 ans, tente de protéger les plaies à vif formées par le sel sur sa peau avec ce qu’il trouve. Deux bouts de sac plastique pour un orteil du pied gauche, un filet de pêche pour la plante du droit. « Ce sont les seuls pansements que j’ai trouvés, je n’ai pas de chaussures, explique-t-il. Je suis blessé, j’ai mal, mais je vais retourner dans l’eau pour gagner de l’argent. »
Chaque jour, le Sénégalais s’enduit le corps de beurre de karité pour éviter les attaques acides de l’eau la plus salée au monde, 350 grammes de sel par litre contre 30 dans l’océan. Il avance ensuite sa barque au milieu du lac, casse la plaque de sel sur le sol du lac Rose à coups de « Daba », un long bout de bois, ramasse des kilos d’« or blanc » à la pelle qu’il dépose sur un tamis puis dans son petit bateau. En moyenne, Omar reste dans l’eau cinq heures durant et en retire environ 7 500 francs CFA par jour (11 euros), dans un pays où le salaire moyen n’est que de 4 500 FCFA.
« J’ai mal partout »
Ce lundi comme souvent, le lac n’est pas rose, les conditions météo ne seraient pas réunies. Pour les 3 000 travailleurs, la vie l’est encore moins, rose. Sur le visage de ces forçats, la souffrance se mêle à la peine et au courage. Dans l’eau, les hommes extraient le sel, quand les femmes remplissent leur seau de 30 kg, qu’elles déposent sur les immenses dunes salées. Soixante-dix allers-retours comme des métronomes, soit, chaque jour, deux tonnes de sel portées à bout de bras sur leur tête.
« C’est un travail qui les abîme énormément »
Pour Sawdatou, c’est encore plus dur. Venue de Guinée pour vivre plus décemment, elle travaille avec son bébé de six mois dans le dos.
« Je n’ai pas le choix, mon mari est décédé, explique-t-elle. Je suis fatiguée, j’ai mal partout : aux articulations, aux côtes, à la poitrine. Mon enfant a des coups de chaud, mais j’arrive à le nourrir. » À 35 ans, Sawdatou survit mais refuse d’aller au centre de santé, « trop cher », situé dans la ville voisine de Niaga, où vit une grande partie des travailleurs.
« C’est un travail qui les abîme énormément, souligne Jules N’Diaye, l’infirmier du centre. Vertiges, syncopes, états de choc, boutons… leurs mains sont déformées par le sel, ils finissent par avoir une peau de crapaud, comme des écailles, ce qui peut provoquer des cancers. » Certaines femmes risquent même des « fausses couches ou des accouchements précoces » à cause de l’effort, évalue la sage-femme, Aïssatou Diop.
Désert médical
Malgré ces souffrances, Maguette Ndiour, secrétaire général de la filière, ferme les yeux : le métier est « physique » mais « pas dangereux » pour la santé. Des mots qui désolent l’infirmier. « Nous ne sommes pas impliqués dans la vie du lac. Il faut créer un comité de santé et mettre en place une vraie politique de prévention », estime-t-il. L’État est également accusé de ne rien faire contre ce désert médical. Le premier médecin est à plus de 15 km. « L’État veut construire très prochainement un hôpital à moins de 5 km – le plus vite possible serait le mieux », se défend Ibrahim Acrachi, représentant du ministère de la Santé.
Babacar, 35 ans, n’a pas attendu qu’un hôpital ouvre. Ramasseur de sel durant trois ans, il ne met aujourd’hui plus un pied dans l’eau. « J’avais des boutons sur tout le corps, ça me démangeait, relate-t-il. Le sel, c’est bon quinze minutes contre les hémorroïdes, mais cinq heures, ce n’est pas tenable. » Il gère aujourd’hui la filière de ce sel, revendu pour la cuisine d’Afrique et les routes gelées d’Europe.
Youenn Gourlay/Le Télégramme

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3 réponses

  1. issa gibb dit :

    Médecine Africaine : « Le sel, c’est bon 15 minutes pour les hémorroïdes, mais 5 heures, ce n’est pas tenable ».
    Cela fait longtemps qu’on avait pas lu, une bonne vanne dans un article…

  2. Béatrice BRUN dit :

    Avez-vous vu Issa?
    L’article ne fait pas recette!
    Très  » short  » les commentaires!
    Béatrice BRUN

    • issa gibb dit :

      Soit, nous n’avons pas le même humour et que les blagues, sous la ceinture, ne font pas rire…
      Soit, nombreux font de la tension artérielle et il ne leur faut pas de sel …. C’est compréhensible, Non ?
      Avec ce pauvre Lac Rose surexploité anarchiquement qui se réduit à vue d’œil, pour disparaitre dans un futur proche, laissant ces forçats du sel, sans travail et sans ressources, encore une fois de plus, par la surexploitation anarchique et non-contrôlée de cette ressource naturelle ??? Haidar El Ali revient !

      Le Lac Rose est aussi malheureusement (avec le Village Artisanal de Soumbédioune à Dakar), un des lieux où les harcèlements des vendeurs et autres bana-banas sont au summum du raisonnable et du pénible, allant jusqu’à l’insulte et parfois, la bagarre, si tu n’achètes pas…
      Anecdote à ce sujet : J’avais loué un mini-bus de 16 places avec chauffeur et mon copain guide Fallou Sall pour encadrer et amener ma petite équipe de football, à la découverte du Lac Rose avec repas (plat unique et fruit) dans un restaurant d’hôtel au Lac Rose et avec une randonnée en Quad dans les dunes, comme promesse et récompense du match gagné contre une équipe d’un autre quartier (7 buts à 2)…
      Des parents des enfants m’avaient demandé de leur ramener des sacs de sel… Etonné que les sacs de sel de 50 kg ne soient vraiment pas chers, j’en ai acheté 8 pour tout le quartier pour les charger dans le minibus….Des vendeuses de poupées en tissus, nous sont tombés dessus et d’un commun accord avec les enfants, j’ai acheté une quinzaine de poupées, choisies par les enfants, mais presque toutes identiques à quelques couleurs près, pour les petites sœurs restées au village…
      C’est alors que les vendeuses auxquelles, je n’avais pas acheté de poupées, sont devenues intenables, jusqu’à me jeter les poupées dans les bras pour que je les achète ??? Ce qui a obligé le chauffeur et mon copain guide à me faire rentrer dans le bus, après les enfants et avoir des difficultés à fermer la porte du minibus, tellement ces furies, s’accrochaient à la porte, pour me vendre leurs poupées, alors que je venais d’en acter à leurs collègues ??? Jusqu’à courir, un bon moment, après le démarrage du minibus ??? Esta loquo, las chicas !
      Le soir, je racontais mon histoire un couple de toubabs français qui avaient choisi de faire un voyage de découverte du Sénégal en Quad par étapes… La femme m’a expliqué que son mari s’était fait insulté parce qu’il n’avait pas voulu acheter une statue en bois et qu’il s’était battu avec le vendeur au Lac rose , pour finir par passer deux heures au poste de police du coin, avant d’être relâché… Ce couple m’a juré qu’ils ne refoutraient plus jamais les pieds au Sénégal, comme dans les nombreuses histoires où les sénégalais, en matière de tourisme, se tirent toujours des balles dans les pieds…

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