REFLEXIONS SUR LE SCANDALE DE L’EAU

Mais où sont passés les tuyaux!?!

Drips faucet and dry environment in the background

Si la célèbre chanson de Sacha Distel égaye toujours les fêtes depuis les années 1970, la même question posée au Sénégal ne peut provoquer que tristesse, colère et donner envie de pleurer. L’on apprend aujourd’hui que ce sont 5,05 milliards qui se seraient envolés du ministère de l’hydraulique vers la société GTI !

On pense tout naturellement d’abord à la bande d’escrocs qui a mis au point un réseau mafieux capable d’opérer des détournements qui nous laissent abasourdis. Mais dans un deuxième temps on peut légitimement se poser quelques questions subsidiaires : comment peut-il se faire que des détournements aussi importants puissent se produire ? Comment la réception de travaux si coûteux n’est-elle pas contrôlée par des commissions indépendantes, une sorte de bureau Véritas composée d’ingénieurs chargés de vérifier la conformité des travaux avant paiement ? Comment se peut-il que l’État n’ait pas prévu un contrôle strict avant décaissement pour tous les grands chantiers ? Comment se peut-il que personne n’ait lancé d’alerte parmi les ingénieurs et techniciens supérieurs qui avaient forcément accès au cahier des charges ? Leur mutisme n’est-il pas un aveu de complicité ? Comment un tel silence a-t-il pu se faire autour d’une affaire qui crevait les yeux ?

Car il ne s’agit pas que des forages qui n’ont pas été effectués, mais il y a toute la logistique qui va avec, et qui aurait suffi à elle seule à éveiller des soupçons.

Où sont passés les tuyaux ? C’est la première question que l’on peut se poser. Si vous faites trois forages au lieu des dix forages prévus, vous vous retrouvez avec un stock important de tuyaux inutilisés. Que sont-ils devenus, à qui ont-ils été vendus, par quels circuits ont-ils, vraisemblablement, quitté le Sénégal, à moins que les mêmes tuyaux n’aient été revendus plusieurs fois à l’hydraulique, pourquoi se gêner quand c’est si facile de voler l’État. Mais dans ce cas, par qui ? Où sont passées les pompes, sept en tout, qui chacune doit coûter une fortune, dont on peut imaginer qu’elles ont été livrées ? Et les groupes électrogènes de secours ? Où est donc passé tout le matériel qui n’a pas été installé ?

Cette affaire de l’hydraulique montre à elle seule à quel point les réseaux de corruption au Sénégal constituent une trame qui recouvre le pays entier de son ombre maléfique, une trame tissée de façon si solide qu’aucun maillon ne cède jamais. Tout au long de cette lamentable affaire il y a eu des tractations, des transports de marchandises, des silences coupables, une hiérarchie qui a fermé les yeux, c’est toute une chaîne mafieuse avec des ramifications partout, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. On imagine que de hauts responsables seront éclaboussés et l’on se demande déjà à quel moment l’État mettra un frein à l’enquête pour que des proches du pouvoir ne finissent pas à Reubeuss et que l’affaire ne prenne pas cette tournure politique qui fait tant peur aux pouvoirs en place. Nous touchons là au cœur du problème : au Sénégal, presque toutes les grosses magouilles remontent vers les plus hautes instances, et chacun sait qu’à un moment donné l’enquête s’arrêtera (celle pour le gâchis du port de Foundiougne n’a pas même commencé…). Comme à l’ordinaire, quelques lampistes seront condamnés à de lourdes peines, d’autres, qui pourront s’acheter les meilleurs avocats avec l’argent volé au peuple sénégalais, feront traîner en longueur, useront de toutes les manœuvres dilatoires, attendront que l’opinion soit mobilisée par un prochain scandale, et si malgré tout ça ils étaient condamnés ils attendront avec confiance une remise de peine à l’occasion de la prochaine fête nationale ou d’une réélection : le silence à un prix…

Souhaitons, et si nous en avons les moyens, exigeons, que ce procès soit exemplaire, que toute la lumière soit faite, que tous ceux qui ont profité du système, du plus haut au plus bas de l’échelle, soient condamnés aux peines les plus lourdes. Ce n’est pas seulement une population qui souffre depuis trois ans de la pénurie d’eau : voler 5,05 milliards à l’état sénégalais, c’est le priver d’écoles, de dispensaires, d’hôpitaux. C’est voler toute la population, c’est égorger le Pays. Le coût du TER, si controversé et qui servira des millions de sénégalais chaque année, est estimé au montant pharamineux de 650 milliards, le chiffre de 505 milliards comparé laisse rêveur.

À n’en pas douter, l’État à sa part de responsabilité dans le contrôle défaillant des versements à l’entreprise. Mais si la Banque Mondiale a participé à l’investissement, ce qui est probable, elle est aussi responsable. Si l’on distribue les billets à tout va, sans contrôle sérieux, il ne faut pas s’étonner que certains profitent de cette carence pour s’enrichir illicitement. Accessoirement, un autre problème nous interpelle : lorsque quelqu’un a détourné des sommes considérables, Karim Wade pour prendre un exemple, il peut dès lors se payer les meilleurs avocats du monde. Est-il juste que de le produit d’un vol puisse servir à défendre le voleur ? N’est-il pas temps d’introduire dans le droit, et cela vaut pour tous les pays du monde, une notion de plafonnement des frais d’avocats (basée par exemple sur la déclaration de revenus, les voleurs sont aussi de grands tricheurs du fisc) pour ceux qui utilisent des fonds illégitimes pour assurer leur défense ? C’est un tout autre débat me direz-vous, et complexe puisque la présomption d’innocence vaut jusqu’à la condamnation. Mais quand les faits sont si limpides, que le délit est prouvé au moment de l’arrestation, il n’y a aucune raison que les malfrats puissent mettre le fruit de leurs détournements au service de leur protection, c’est une question d’éthique.

Nous attendons avec impatience la suite de cette affaire, laquelle devrait sans doute être mise sous la surveillance d’une commission d’enquête parlementaire. Nous venons d’apprendre que le Sénégal venait de perdre neuf places dans le classement des pays démocratiques, relégué au 81° rang mondial. La justice fait très certainement partie des critères d’appréciation car elle est l’essence même de la démocratie, pour ne pas dire sa pierre angulaire. Messieurs qui nous gouvernez, si vous n’agissez pas, si vous ne mettez pas fin à la corruption, si vous laissez ces crimes impunis, vous attiserez la haine d’un peuple qui se sent trahi. L’Histoire nous a montrée à maintes reprises, depuis les temps les plus reculés, dans quels excès politiques ou religieux un peuple nourri de désespoir peut tomber, avec toujours le même résultat : catastrophique.

Lyncée/Libération

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2 réponses

  1. issa gibb dit :

    Je pense que la chanson de Sacha Distel : « Toute la pluie tombe sur moi » n’a rien à voir avec le scandale au ministère de l’Hydraulique au Sénégal…
    Par contre, entre les 5,05 milliards qui se seraient envolés ou volés à l’état sénégalais…
    Et le chiffre 505 milliards comparé qui laisse rêveur…
    Le problème des journalistes du Sénégal avec les chiffres sont toujours aussi graves car la différence entre 5,05 milliards et 505 milliards est tout de même, un peu grosse, une fois de plus…
    A nous, de faire le tri et à savoir la vérité !
    Par contre, c’est la chanson de Sacha Distel « Des Pommes et des Poires » que ce journaliste aurait du choisir car le pauvre peuple Sénégalais vont l’avoir dans le « Scoubidou, bidou »… « Comme d’habitude »…
    Qui est encore, une chanson d’un autre chanteur Claude François mort électrocuté, les pieds dans l’eau dans sa baignoire… Il y a aussi, « Histoire d’Ô » !

    • Roger dit :

      Il y a bien une chanson de Sacha Distel où on entend cette petite phrase « où sont passés les tuyaux, les tuyaux  » bonne question non?

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