LA PÊCHE DANS LE DELTA DU SALOUM

Au Sénégal, la pêche comme outil d’émancipation

Dans les îles du delta du Saloum, depuis 2000 ans, les femmes pêchent l’arche, un coquillage qui constitue la ressource économique principale de la région. Alertés par sa raréfaction, des scientifiques s’emploient à sauver leur activité.

Dans la pirogue, les voix mêlées des pêcheuses couvrent presque le vrombissement du moteur hors-bord. « On chante pour se donner du courage », commente Fatou Sarr, dressée à l’avant du bateau dans sa longue robe de coton clair. En sérère, la langue parlée dans ces îles du Sénégal, les pêcheuses chantent le travail, la mer nourricière, le courage des femmes et leur « pays de coquillages ».

Elles sont une vingtaine serrées sur les assises de bois, en route pour un banc de sable où elles vont récolter le coquillage qui les fait vivre, l’arche. La pêche à ce mollusque proche de la coque, aux côtes marquées, à la coquille épaisse, est attestée depuis au moins 2000 ans sur les rivages d’Afrique de l’Ouest.

Dans le delta du Saloum, dédale d’îles, de mangrove et de lagunes dans le sud du Sénégal, à la frontière avec la Gambie, les arches sont partout. Elles tapissent le sol des ruelles, ressortent par éclat du mortier des maisons et forment des collines.

« Si tu enlèves le coquillage, ici, il n’y a plus rien », résume Malick Diouf, biologiste de l’Institut universitaire de pêche et d’aquaculture de Dakar. La population des îles de cet estuaire vit de la mer. Quand les hommes partent poser leurs filets au large, les femmes pratiquent la pêche à pied. À Niodior, île de 5000 habitants, 700 pêcheuses, soit 40 % de la population féminine en âge de travailler, récoltent l’arche.

Mesures de gestion

Le minaret du village s’éloigne. Bientôt, nous ne sommes plus entourés que par de la mangrove. Le groupe se met au travail. Après un rapide sondage du sol, les pêcheuses ne tardent pas à glisser des arches luisantes dans leur panier. Ces femmes vivent au rythme des marées. Mais, depuis deux décennies, elles observent avec inquiétude la diminution de leur ressource : les arches sont de moins en moins nombreuses et de plus en plus petites. Est-ce la conséquence du changement climatique ou de la surexploitation du coquillage ?

Avant même de chercher une raison à ce déclin, les pêcheuses ont mis en place des mesures de gestion, notamment la fermeture de la pêche pendant la période de reproduction. Fatou Sarr est lucide : devant la baisse de la ressource, il faut s’adapter. « On essaye de mieux valoriser pour moins prélever, c’est notre slogan. »

Car l’avenir des îles, largement touchées par l’exode rural, dépend de la survie de cette pêche artisanale. De nombreuses insulaires partent pour Dakar, où beaucoup sont employées de maison. Et si l’émigration vers l’Europe est majoritairement masculine, certaines femmes tentent aussi l’expérience. « Tous les jeunes ont ce rêve, c’est à nous de le casser en créant des emplois, martèle Fatou Sarr. Nous avons les fruits de mer, les fruits forestiers. Nous allons y arriver ! »

Sciences participatives

Les pêcheuses ont été rejointes dans leurs interrogations sur le déclin de l’arche par des biologistes. Yoann Thomas, écologue au Laboratoire des sciences de l’environnement marin, à Brest (Finistère), étudie ce mollusque depuis cinq ans et mène dans le Saloum un ambitieux programme de sciences participatives avec les professionnelles.

« Cette activité est essentielle pour les communautés locales ; pourtant, l’écologie de cet animal reste très mal connue. Nous cherchons à comprendre les dynamiques de population de ce coquillage, comment il réagit aux variations de la température de l’eau ou de la salinité par exemple, afin de fournir aux insulaires des outils pour mieux gérer la ressource. »

Les pêcheuses participent aux recherches scientifiques, en collectant les arches juvéniles après la période de la mousson . Dès que la marée remonte, elles rembarquent pour rejoindre le port.

Pour le biologiste, il s’agit d’examiner l’impact des fluctuations environnementales sur l’arche, mais aussi de mesurer l’effort de pêche et son évolution. Car, de vivrière, la pêche est devenue commerciale, accentuant la pression sur la ressource. « Nous cherchons une méthode pour mettre en place un suivi des débarquements quotidiens. Il est clair que l’exploitation a un impact, mais il n’y a pas que cela. Le changement climatique entraîne de multiples conséquences sur l’écosystème de cet estuaire : érosion côtière, modification de la pluviométrie, réchauffement, etc. »

Trois pêcheuses ont laissé de côté leur groupe ce matin pour accompagner le biologiste dans un parc expérimental, délimité par des branches de palétuviers. Après avoir été entièrement vidé, le site a été ensemencé en 2019 d’un millier d’arches matures et juvéniles. Toutes les six semaines, Babacar Sané, doctorant qui consacre sa thèse à l’arche, vient y prélever des animaux pour analyser leur croissance, leur coquille et leur chair.

Autour du parc, pêcheuses et scientifiques déploient un cadre pour tracer une parcelle d’un mètre carré, dans laquelle ils ramassent tous les coquillages. Puis, il s’agit de nettoyer la zone tampon : elle entoure le parc et doit rester vierge.

« Ces moments sur le terrain avec les femmes sont très importants, souligne Yoann Thomas. Ils nous permettent de parler de cycle de vie, de ce qu’elles observent de leur côté. » Djeye Sarr fait partie des pêcheuses de Niodior impliquées dans le programme. « Je pêche depuis toujours et j’ai des connaissances sur l’arche, mais les expérimentations avec les scientifiques nous permettent d’apprendre de nouvelles choses, raconte-t-elle, les deux mains plongées dans le sable. C’est en ensemençant un parc que nous avons compris, par exemple, que l’arche était capable de se déplacer. »

L’état des écosystèmes

Tandis que les pêcheuses poursuivent la récolte, les scientifiques installent les instruments de mesure qu’ils ont apportés : des sondes expérimentales à bas coût et à faible technologie, imaginées et fabriquées en Bretagne. Alimentés par un panneau solaire, différents capteurs (salinité, température, pression, turbidité et fluorescence) se dissimulent à l’intérieur d’un banal tuyau de PVC. Une fois aboutis, les plans de ces appareils seront accessibles à tous et libres de droits. « Avoir une idée de l’état actuel des écosystèmes, c’est essentiel, d’autant qu’un important projet pétrolier offshore démarre juste devant l’entrée du delta du Saloum », indique Yoann Thomas.

La marée remonte, il est temps de reprendre place à bord de la pirogue. Pour les pêcheuses, le travail ne s’arrête pas là. Il leur faut encore décharger leurs lourdes bassines de coquillages au port de Niodior. Au débarcadère, le sol entièrement recouvert de coquilles d’arches crisse sous les pas. De retour de la marée, une centaine de pêcheuses se dirigent vers un grand bâtiment, l’unité de transformation des produits de la mer et de la forêt.

Ici, elles fabriquent des confitures ou des sirops et cuisent les coquillages. Une infime partie des arches sont consommées fraîches. L’essentiel de la récolte est commercialisée séchée, dans tout le pays, afin d’agrémenter les sauces. Les insulaires vendent 2000 francs CFA (3 €) le kilo de chair séchée, ce qui représente 22 kg de coquillages entiers. Toutes les pêcheuses de Niodior ne fréquentent pas ce site, construit avec l’aide d’un programme de développement canadien.

Certaines cuisent et sèchent les coquillages chez elles. À la tombée du jour, en traversant le village, on voit de grosses marmites d’arches sur des feux de bois, on entend le bruit des coquilles passées au tamis, afin de séparer la chair encore brûlante de la coque.

Valorisation des déchets

Les pêcheuses valorisent ces déchets en les vendant au secteur du bâtiment. Auparavant, les insulaires se servaient librement dans les amas coquilliers. Témoins exceptionnels de l’histoire des îles, ces collines d’une dizaine de mètres de hauteur ont été formées par l’accumulation des coquilles. À leur sommet poussent des baobabs, friands des sols calcaires.

Certains sites ont été fouillés par des archéologues. Ils y ont découvert des ossements, laissant penser que ces lieux ont été associés à des coutumes funéraires. Au sommet de l’amas de l’île de Falia, voisine de Niodior, Yoann Thomas trouve sur le sol une coquille d’une dizaine de centimètres, bien plus grosse que celles pêchées actuellement. Pour le biologiste, ces réserves du passé sont des témoins précieux : « Sans le savoir, les pêcheuses ont échantillonné pour nous depuis des siècles ! »

Des débris de feu ont été prélevés sur les différentes couches des amas et datés au carbone 14, ce qui permet de savoir à quelle période les arches de la même strate ont été ramassées. À partir de ces données, les scientifiques peuvent avoir une idée de l’évolution de l’effort de pêche sur 2000 ans. Une fois découpées en laboratoire, les coquilles, parfois vieilles de plusieurs milliers d’années, livrent de multiples informations et permettent de remonter le temps.

Un groupement a été constitué par les pêcheuses, afin de mutualiser leurs récoltes, la transformation et la vente des arches après séchage.

Comme un arbre marque dans le cœur de son tronc l’histoire de sa croissance, l’arche s’arrête de grandir pendant la mousson, ce qui forme un trait sombre sur sa coquille. Encore plus vertigineux, on peut y lire le cycle des marées, à 12 h près, car, privée de phytoplancton pendant la basse mer, l’arche cesse de grandir. « C’est hallucinant !, reconnaît l’écologue. Cela nous donne des informations essentielles sur le climat et pose des questions de plus grande échelle. » Ressource économique cruciale pour les femmes du Saloum, l’arche devient un outil pour mieux comprendre les changements environnementaux.

Virginie de Rocquigny / lavie.fr

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1 réponse

  1. Le chaman dit :

    Super article bien documenté. Merci.

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