LA DISTANCIATION COMPLIQUÉE AU SENEGAL

La distanciation sociale au Sénégal, un remède au Covid-19 qui a du mal à passer

Depuis que le nouveau coronavirus dénommé Covid-19 s’est propagé, plusieurs gouvernements africains ont décidé de la quarantaine, restreignant le mouvement des personnes en bonne santé ayant pu être exposées à une maladie transmissible sans le savoir ou en présenter les symptômes. Cette réponse consiste en plusieurs mesures, parmi lesquelles le confinement, qui est une méthode barrière de distanciation sociale.
Ailleurs en Afrique, le Rwanda a fermé ses frontières sauf pour le trafic de marchandises et interdit les déplacements non essentiels et les visites hors domicile, à l’exception des sorties pour s’approvisionner, se faire soigner ou aller à la banque. Au Nigeria, tous les vols entrants et sortants ont été interdits, les bars, restaurants, écoles, lieux de culte et salles de deuil fermés, comme en RDC. Ces mesures ne sont pas nouvelles sur le continent, car elles ont été expérimentées lors d’Ebola en Sierra Léone : six millions de personnes ont été contraintes de rester chez elles pendant trois jours (septembre 2014 et mars 2015).
L’acceptabilité de la distanciation sociale reste à démontrer
Le Sénégal n’a pas encore officiellement décidé du confinement général. Toutefois, sous la pression des populations, le gouvernement a progressivement pris des mesures de fermeture des frontières aériennes et terrestres, ainsi que des écoles et des universités, et d’interdiction des manifestations sportives, culturelles et religieuses. Les populations ont été sommées de restreindre leurs déplacements, le fameux slogan « restez chez vous » étant repris de manière virale sur WhatsApp et sur les autres réseaux sociaux. Récemment, l’état d’urgence a été déclaré : couvre-feu national, limitation de transports interurbains, aide alimentaire et économique pour les particuliers et les entreprises.
Si l’on peut comprendre ces mesures comme une réponse à une angoisse exprimée par les Sénégalais, leur acceptabilité sociale et culturelle reste à démontrer. Depuis qu’elles ont été prises, des attitudes de défiance et de résistance ont été observées sous diverses formes : prières collectives dans les mosquées organisées par des imams récalcitrants, tenue de manifestations religieuses à grande affluence retours clandestins de migrants sénégalais en provenance de pays à transmission active, bars et boîtes de nuit non fermées, persistance de déplacements individuels etc.
Ces attitudes ne sont pas nouvelles et rappellent celles qualifiées en Guinée « de réticences » lors de l’épidémie d’Ebola.
Comment comprendre et expliquer ces attitudes dites réticentes ?
En santé publique, le confinement est une mesure importante, définie en général à partir d’outils d’épidémiologie, mais devant tenir compte d’éléments de sociologie du milieu, du pays ou de la zone considérée. Cette stratégie, qui existe depuis le Moyen Âge, est aujourd’hui pratiquée dans plusieurs pays pour endiguer le Covid-19, avec des fortunes diverses.
Si la Chine l’a utilisée avec succès, ce n’est pas encore le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne. Dans le même temps, la Corée du Sud, qui s’en est passée, a réussi à mieux gérer les chaînes de transmission par un dépistage massif.
En dépit du bien-fondé ou non de l’utilisation du confinement des populations à ce stade de l’épidémie, priver les gens de leur liberté de déplacement au nom du bien-être général peut avoir des effets contre-productifs. Le paradigme autoritaire des mesures appliquées au Sénégal (confinement partiel ou général) est un legs historique d’une médecine coloniale essentiellement militaire : les corps de santé de l’armée, qui ont géré les épidémies passées (peste, variole, trypanosomiase, fièvre jaune) depuis 1687 dans les colonies africaines y ont transposé des manières de faire (isolement, quarantaine, passeport sanitaire, contrôle des groupes à risque) reproduites aujourd’hui dans la gestion d’Ebola et du Covid-19.
Par ailleurs, il s’agit également de modèles mondialisés importés (de la Chine, de la France) « itinérants », retirés de leur contexte d’origine et introduits dans un format presque identique au Sénégal. Or ces mesures rappellent une certaine violence structurelle à l’égard des citoyens, parce qu’autoritaires et ne tenant pas compte des réalités socio-démographiques et culturelles, ni adaptées aux contextes nationaux. Il est maintenant établi que le contexte social, politique, économique et culturel d’un pays peut rendre stérile une intervention de santé publique effective ailleurs.
Dans un pays où la majorité de la population dépend à 90 % de l’économie informelle, interdire les déplacements est un moyen de créer un autre « drame social » plus grave que la pandémie.
Une femme proteste alors qu’un bulldozer déblaie les étals d’un marché informel avant la désinfection du quartier populaire de la Médina à Dakar, le 22 mars 2020. John Wessels/afp
Par ailleurs, le confinement (partiel ou général) appliqué de manière autoritaire, reste difficile à observer dans les centres urbains, les banlieues où la proximité sociale est dense dans les maisons, les quartiers, les marchés publics, les transports en commun. L’isolement physique impacte la vie des individus, mais ne doit pas aboutir à un isolement social, dans des sociétés où la sociabilité est importante et le quotidien des individus.
Une récente étude réalisée en Chine a démontré que le confinement a replacé l’individu face à ses choix de vie : soit l’isolement est vécu seul et douloureusement, soit l’individu est entouré de proches et les désaccords se creusent. En effet, quand le confinement a été levé, les bureaux d’enregistrement des divorces ont été pris d’assaut. Ce qui montre combien la vie professionnelle est précieuse pour l’harmonie conjugale et suggère la nécessité de mesures anticipant ces éventuelles conséquences sociales.
Quand la violence des mesures de confinement crée une fracture sociale
Les récentes scènes de répression de citoyens ayant violé le couvre-feu illustrent un État qui se veut visible, présent et fort. Toutefois, cette militarisation oublie que les consignes données sont réceptionnées par des individus aux situations sociales et besoins de survie différents, dans une société démocratique (le Sénégal n’est pas la Chine, ni le Rwanda). Si, comme le pense Fred Eboko, « l’Afrique a gardé une mémoire administrative, sanitaire, politique et épidémiologique assez forte des récentes épidémies d’Ebola », ce n’est pas le cas du Sénégal.
L’État a oublié que le bien-fondé de son action se mesure au degré de confiance des populations au nom desquelles les mesures sont prises. L’expérience d’Ebola informe qu’il est difficile de gagner la bataille contre le virus sans l’engagement, la responsabilisation et la confiance communautaires. Au contraire, appliquer des mesures répressives peut conduire à des réactions contre-productives.
Les « challenges couvre-feu » au cours desquels les jeunes défient les forces de l’ordre dans les rues de Dakar à partir de 20h (Médina) peuvent être rapidement analysés comme relevant de l’inconscience ou de l’insouciance. Pourtant, on peut y voir aussi une manière pour ces jeunes de reprendre la main, d’affirmer leur volonté de lutter contre le virus tout en refusant le type de gouvernement des corps imposé par les forces de l’ordre.
Il faut aussi remarquer que le couvre-feu a été introduit sans communication claire à l’endroit des populations, comme si tout le monde savait de quoi il allait s’agir. Or les jeunes défiant les forces de l’ordre expérimentent cette mesure pour la première fois. Ils ne savent pas ce que c’est, pourquoi on le fait, comment ça se passe et combien de temps cela peut durer.
La menace d’une fracture sociale est réelle à un moment où le pays a plus que jamais besoin de toutes les énergies positives. La tension perceptible au niveau communautaire suscite un rejet social, une stigmatisation de l’Autre (le têtu, l’indiscipliné, l’émigré, le jeune inconscient) et tout se passe comme si les citoyens sénégalais établis hors du Sénégal avaient perdu la légitimité de contribuer au débat national, leurs interventions sur les réseaux et forums de discussion étant généralement suivies d’insultes.
Passer de la distanciation sociale à la sociabilisation à distance ?
En définitive, qu’il s’agisse d’un confinement général ou non, il faut une approche adéquate, basée sur une compréhension préalable des contextes sociaux. Pour sa meilleure acceptabilité, il faut penser le confinement en l’adaptant au cadre socio-démographique, économique et culturel du Sénégal, en tenant compte des modes et conditions de vie. Il serait par exemple utile de distinguer les niveaux de distanciation(ne pas se saluer, éviter les regroupements, c’est différent de fermer un marché).
Mieux, plutôt que de chercher une distance sociale, il faut valoriser la sociabilisation à distance. En temps d’épidémie, la solidarité de groupe valorisant la proximité sociale (et non physique) est une clé essentielle pour une meilleure appropriation des mesures de santé.
L’épidémie est un événement socialisé dont la gestion dépasse le cadre biomédical. La situation requiert de travailler à redynamiser la confiance, à valoriser l’altruisme et l’engagement communautaire. Il faut s’adresser aux communautés en utilisant des figures légitimes reconnues par elles (jeunes leaders, mères modèles des quartiers, présidents d’associations culturelles et sportives, bénévoles communautaires) et non imposées par l’État. C’est aussi maintenant qu’il faut notamment faciliter l’accès à Internet pour permettre aux populations isolées physiquement de rester en contact socialement avec leurs proches et soutenir psychiquement les plus vulnérables.
Sylvain Landry/Birane Faye/theconversation.com

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14 réponses

  1. Dembo dit :

    Bon courage à nos sœurs et frères et l’ensemble des autorités du pays 🇸🇳💪👊 force à vous.

  2. issa gibb dit :

    Trop de palabres dans ce texte qui ne mènent à rien pour lutter contre du Coronavirus au Sénégal…
    Car, si des Sénégalais n’ont pas toujours compris la dangerosité du Coronavirus qui inonde les informations dans le Monde : C’est qu’ils sont complètement cons et qu’on n’a rien à faire pour eux, comme ceux qui se croient sous la protection d’Allah ou d’un quelconque autre Dieu, pour ne pas respecter les mesures de base ou les mesures étatiques ordonnées contre le Covid19…
    Pour lutter contre la propagation du Coronavirus et tenir le peuple Sénégalais confiné :
    Il faut distribuer des sacs de riz et de l’eau GRATUITEMENT au peuple Sénégalais pour qu’il n’est pas à sortir pour aller chercher de quoi se nourrir et nourrir sa famille, comme dans les camps de réfugiés en Turquie ou au Darfour… Mais, avec des Potentats gouvernementaux, soit brêles et incompétents, soit égoïstes ou corrompus… C’est pas gagné ! C’est pourtant la seule solution pour tenir le peuple confiné…
    Au lieu de s’acheter plusieurs voitures de luxe, ainsi qu’aux ministres et à leurs progénitures à rien foutre, des avions militaires, de détourner les aides internationales dans l’Education, l’Industrie, le Bâtiment, la Distribution d’Eau ou d’Electricité, etc … Et rabaisser le prix des sacs de riz qu’ils ont augmenté de 50 % en février 2020… Car, le Peuple Sénégalais ne peut pas rester confiné indéfiniment et crever de Faim…
    Il se révoltera et çà sera pire !

    • Dasylva dit :

      Je suis de votre avis. Le texte n’apporte aucune réflexion et encore moins une proposition d’aborder la situation du covid-19 dans le contexte socio-cullturel sénégalais. Certains pays d’Europe notamment la France s’inspire de ce qui se fait dans d’autres pays. Mais les pays d’Afrique en l’occurrence le Sénégal fait du « copier-coller » de son colonisateur sans sourciller en optant pour des pratiques fallacieuses et relevant de l’autoritarisme barbare d’où les coups de bâtons aux récalcitrants, majoritairement dans les quartiers démunis. Si l’état ne prend pas en compte cet aspect sociétal, la lutte contre le virus s’avérera vain, dangereux et mortel.

    • JPC dit :

      C’est une guerre « médicale » que nous subissons tous. Nous ne connaissons pas les « armes » que disposent notre ennemi commun. Ces »armes » de combat pour l’anéantir nous ne les avons pas encore construites même si nous mettons tous nos moyens en œuvre pour y parvenir.
      Pendant la seconde guerre mondiale en Europe, des tickets de rationnement ont été distribués.
      Heureusement, nous n’en sommes pas là.
      L’eau potable est déjà rationnée bien avant l’apparition de ce virus maléfique. Distribuer des sacs de riz, une bonne idée à condition que les quantités soit limitées pour faire face aux besoins réels des personnes.
      Ne pas perdre de vue que certains risquent de revendre le riz distribué peut-être pour acheter une voiture, un salon ou une grande télévision.
      Certains individus (peu recommandables) iront même jusqu’à se priver de nourriture (en ce y compris éventuellement leur famille) afin de pouvoir ensuite épater la galerie.

  3. le Chaman dit :

    Je partage entièrement l’avis de issa et Dasylva. Ce texte est touffu et n’apporte rien de concret. Issa à raison, ce qu’il faut c’est mettre à la disposition des plus démunis les denrées alimentaires de base pour se nourrir, l’eau et l’électricité doit être fourni gratuitement pour ces familles démunies de tout, il y a des choses urgentes qui peuvent atteindre et des choses importantes qu’il convient de mettre en oeuvre très très rapidement. Le train de vie de l’état est à passer à la raboteuse ainsi que les dépenses de construction des mosquées qui fleurissent à chaque 500 metres les unes des autres.
    Pour finir, que c’est agréable cette tranquillité nocturne chaque soir. Pouvoir regarder la télévision sans mettre le son à fond pour couvrir les soirées de hurlements, pardon, de prières à on ne sait qui pour on ne sait quoi. Jusqu’à pas d’heure dans la nuit. Ce que personne n’arrive à faire, un minuscule virus arrive à faire respecter son prochain. Les hauts parleurs sont en bernes et c’est tant mieux. Espérons qu’une fois ce Covid 19 vaincu, ça ne reprenne pas de plus belle.

    • issa gibb dit :

      J’ai bien peur que çà reprenne de plus belle…
      Pour se faire passer pour les sauveurs du pays, à la fin de la pandémie et reprendre le peuple en mains dans cette soumission religieuse, propre au Sénégal…
      En espérant, comme vous, tout le contraire… Mais c’est pas gagné !
      Profitez en bien de ce silence provoqué par un virus chinois athé, car les hauts parleurs et les appels à la prière à 5 heures du matin, ainsi que les prières monocordes interminables nocturnes, vont revenir…

  4. Sissie dit :

    Rien a ajouter, tout est dit !

  5. Poupy68 dit :

    Très bonne contribution qui vient ébranler les certitudes des Français qui savent tout trop présents sur ce site.

  6. Rv dit :

    Analyser et dénoncer c’est bien. Mais l’auteur ne propose rien !!!!

  7. Fifi dit :

    Quand on cherche la merde…..Faut pas s’étonner des réponses Poupy68 !

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