LES BONNES QUESTIONS QUE LES SENEGALAIS DOIVENT SE POSER

Le Sénégalais face à lui-même

Les manifestations de ces derniers jours au Sénégal méritent une réflexion sérieuse sur le comportement de la foule qui a manifesté. Plusieurs biens privés ont été détruits mais l’une des principales cibles des manifestants a été Auchan. Ainsi, 19 magasins Auchan ont été saccagés et pillés soit 18 à Dakar et 1 à Mbour. A cause de ces actes, 1760 emplois directs créés sur la base de Cdi sont exposés et 600 fournisseurs sénégalais (aviculteurs, maraîchers, etc.) deviennent vulnérabilisés.
Auchan Retail Sénégal est la société propriétaire, en tant que franchise1, des établissements commerciaux avec l’enseigne de Auchan. Je n’insiste pas sur la structure du capital en termes de proportion (pourcentage d’actions/parts sociales) parce que l’investissement est libre. Combien de Sénéga­lais ont investi à l’international ? Combien de Sénégalais travaillent à l’international ?
Sans fondement lucide, la ligne idéologique «anti France» qui a justifié le saccage, la destruction et le pillage des magasins Auchan, ne va pas au-delà d’un slogan. Ces magasins sont détruits parce qu’Auchan est «français».
Mais au-delà de cette lecture simpliste, une analyse plus sérieuse s’impose aux Sénégalais sur notre rapport avec la France.
Qui d’entre nous peut dire sa date naissance (jour, mois, année, lieu) en sérère, en diola, en wolof, en pulaar, en bassari, en soninké, etc. ? Qui ?
De l’extrait de naissance à l’acte d’inhumation en passant par les diplômes2, le permis de conduire, le certificat de mariage, l’acte de divorce, les ordonnances médicales, les titres de propriété, les contrats de bail, les droits d’exploitation et d’exploration, les bulletins de salaire, les actes de création d’entreprise, de cession et de reprise d’entreprise, le certificat de décès, …, tous nos actes administratifs, juridiques et financiers sont écrits et faits en français. Est-ce que cela fait de nous des Français ? Bien sûr que non !!! Nous sommes et resterons sénégalais.
Revenons à Auchan !!!
Plusieurs économistes ont montré l’impact très positif des délocalisations3 sur les économies des pays émergents. A titre d’exemple, prenons la Chine et l’Inde.
La Chine a connu une mutation économique spectaculaire, l’une des transformations les plus rapides d’un pays depuis la révolution industrielle. Cette transformation économique est liée aux délocalisations parce qu’à une certaine période la Chine a été considérée comme «l’usine du monde» pour reprendre un rapport de 2001 du ministère de l’Economie du Japon. Déjà en 20034, les premiers effets économiques des délocalisations ont donné des résultats assez significatifs : un taux de croissance annuel moyen de 9,4%, une industrie représentant 53% du produit national brut contre 32% pour les services et 15% pour l’agriculture, un taux d’ouverture mesuré par le ratio des exportations sur le produit intérieur brut estimé à 61%. A ce rythme sur une décennie, tous les observateurs ont su que la Chine serait parmi les 2 premiers pays exportateurs du monde. Ces résultats ont été possibles grâce à des flux d’investissements directs étrangers (Ide), dont plus de la moitié en provenance de la diaspora chinoise.
Aujourd’hui, la Chine est devenue la première puissance commerciale devant les Usa, situation quasi impossible sans les délocalisations.
Autant la Chine a été considérée comme «l’usine du monde», l’Inde s’est positionné très tôt dans les Technologies de l’information et de la communication (Tic) pour devenir, à terme, «le laboratoire du monde». Ce dynamisme formidable dans les secteurs informatiques a été un effet induit de la délocalisation de plusieurs multinationales informatiques en Inde. Les services informatiques ont connu une progression très fulgurante : près de 20% de croissance annuelle en 1991, les Tic représentent 1,9% du Pib en 1999, 4,1% en 2005, 8% en 2008 et près 13% en 2015. Elles représentent aujourd’hui la moitié des exportations indiennes. En définitive, les autorités indiennes ont pu faire de l’Inde un pôle attractif pour les multinationales informatiques. Déjà en 2004, l’Ide avait atteint 8 milliards de dollars US.
A la lumière des résultats produits par les délocalisations sur le plan économique, il devient important pour l’Etat comme pour tout Sénégalais, de promouvoir l’attractivité de son territoire à l’Ide et à l’investissement productif de sa diaspora.
En conséquence, s’attaquer comme on l’a fait, à des entreprises est une agression à l’investissement ; ce qui est inacceptable, surtout que le Covid-19, depuis un an, a mis à terre toute l’économie mondiale, causant ainsi des pertes d’emplois inestimables.
Il est indéniable qu’avec la globalisation, les multinationales ont fait «tomber les frontières des Etats» et imposent aujourd’hui «des chaînes de valeur internationale» voire «mondiale» axées autour de la recherche effrénée du profit. Cette dynamique est devenue irréversible, d’autant que les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les Batx (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) ont fini de dématérialiser l’économie mondiale dans son ensemble.
Face à «ce nouveau monde», irréversible nous le savons tous, le Sénégalais doit-t-il détruire Auchan parce qu’elle est simplement une entreprise française ? S’il le fait, il devra, pour être cohérent avec lui-même, détruire ses actes administratifs, fermer son compte facebook, google, instagram, watsapp, yahoo, ne plus utiliser son téléphone, arrêter d’utiliser sa puce (orange, free, Sudatel). Aussi devra-t-il se désabonner de Canal +, ne plus regarder les chaînes de télévision étrangères ni prendre les informations qui y proviennent et diffusées par les médias sénégalais, … parce qu’aucun de ces produits n’est la propriété de l’investisseur sénégalais.
Cela me semble impossible parce que «personne ne peut arrêter la mer avec ses bras», disait l’autre. Donc, le Sénégalais, surtout le jeune sénégalais, doit opter pour une posture décomplexée et citoyenne
Décomplexée, car grâce à la langue française, le jeune sénégalais a accès à l’information en même temps que le jeune américain, chinois, européen, mexicain, indien, sud-africain et peut en faire l’exploitation qu’il en souhaite. Grâce aux plateformes internet, il a accès aux savoirs et savoir-faire dans tous les domaines en tout temps et en tout lieu. Par conséquent, il peut valoriser son expertise et la vendre partout dans le monde, il peut faire l’option d’intégrer ces entreprises (filiales, franchises, succursales, etc.) comme ouvrier (commis) pour progresser et devenir manager adjoint voire manager en chef. Tout comme il peut aller vers la production (dans l’agroalimentaire, l’artisanat, etc.) en utilisant ces entreprises5 comme support pour une commercialisation en quantité de ses produits.
Citoyenne, car participant activement au développement local et territorial de sa commune et de son département, grâce à des mécanismes encadrés. Au niveau local, il doit participer au diagnostic socioéconomique lors de l’élaboration des documents de planification locale (Plan de développement communal, Plan de développement départemental). La possibilité s’offre alors à lui de participer à réorienter les options stratégiques locales et, par conséquent, les options d’investissement…. Par exemple, interpeller ses autorités municipales et/ou départementales sur la nécessité de mettre en place une ligne de crédit destinée à appuyer ou équiper les jeunes entrepreneurs dans des projets productifs (artisanat, pêche, agriculture, services divers…) favorables à l’accroissement des recettes de sa localité, plutôt que de financer un projet d’embellissement d’une voirie ou d’une allée dont l’entretien serait compromis par l’insuffisance des recettes municipales. Il doit également faire une requête aux autorités municipales et départementales pour que soient inscrits des crédits dans leurs budgets respectifs pour accompagner la structuration des jeunes entrepreneurs et porteurs de microprojets.
Au niveau national, il doit exercer une pression citoyenne pour solliciter un appui et une collaboration venant des mécanismes qui existent déjà mis en place par l’Etat central (Der, Adepme, Plasepli, Anepej, Prodac, etc.) ou alors solliciter une nouvelle offre parce que simplement sa demande n’étant pas prise en compte par cette gamme de services publics déjà disponibles. Ce qui, sans doute, pourrait trouver une réponse très rapide, suite aux engagements de son Excellence M. Macky Sall, président de la République du Sénégal qui, lors de son discours du 8 mars 2021, entend mobiliser 350 milliards de F Cfa pour les trois prochaines années.
En définitive, soyons sénégalais et africains ; assumons notre histoire commune avec la France et soyons prêts à recevoir des investissements (français, chinois, turcs, espagnols, émiratis, etc.) quelle que soit leur provenance et partageons avec ces investisseurs notre savoir, notre savoir-faire, notre savoir-être et notre savoir-avoir.

Mamadou DIONE/lequotidien.sn
Coordonnateur national du Grand Mouvement, la Relève (Gmr)
Cadre Centriste
Directeur de la Promotion et du Développement territorial/Adl
1 La franchise est un mode de commercialisation de produits qui repose sur un contrat de collaboration entre d’une part, une entreprise, le franchiseur, et d’autre part, une ou plusieurs autres entreprises, les entreprises en franchise.
2 Ici je fais référence aux diplômes sénégalais délivrés par des établissements reconnus par l’administration sénégalaise.
3 La délocalisation désigne le transfert d’activités, de capitaux et d’emplois d’une entreprise d’un lieu à un autre afin de bénéficier d’avantages compétitifs ou encore des conditions économiques plus favorables (bas salaires, fiscalité avantageuse, droit du travail plus souple, etc.), Mondialisation et délocalisations des entreprises, M El Mouhoud, Ed La Découverte, 2017
4 Aujourd’hui, le ralentissement de l’activité économique de la Chine (taux de croissance économique inférieur à 7% contre 10% en 2011) est expliqué par plusieurs facteurs parmi lesquels la relocalisation des multinationales américaines et européennes. Aussi, le conflit commercial entre la Chine et les Usa est également un facteur de taille expliquant ce ralentissement. (NBSC, 2020)
5 Auchan, Sup Eco, Carrefour, Total, etc.

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4 réponses

  1. bibiche dit :

    Voici un article interessant , clair , bien fait , bravo ,…mais la jeunesse belliqueuse , celle des rues et des « zones » , est-elle en mesure de les lire ??? car l’ analphabétisme est la racine ,du mal et de bcp de bètises .
    Commençer par le début ,c’est l’affaire du gouvernement :  » l’école obligatoire , gratuite ,laique ,pour que chacun sache au moins lire et écrire . ,c’est le minimum pour « comprendre « !
    Avec seulement ,le wolof ,sérère etc …le jeune sénégalais sera confiné , bien au-delà du Covid ,ds son pays . L’anglais est tout aussi important que le français , et avec ses 2 langues , un jeune Sénégalais qui est motivé et qui en veut , pourra s’en sortir partout .
    En plus , je pense que les Africains ont une bonne aptitude à l’apprentissage des langues :
    Mais c’est à 4 ans que le cerveau d’un enfant est le plus apte à enregistrer des langues différentes ; les écoles pré-scolaires devraient parler aux petits ,en 2 langues , çà rentrerait tout seul !

  2. Galips dit :

    Le problème, c’est qu’il prêche dans le désert.

  3. nathanaelange dit :

    franchement, pour une fois un discours clair et sensé.

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