LA RÉSILIENCE AU SÉNÉGAL : LE CONCEPT FACE AU CONTEXTE

Le retour de certains ruraux vers la campagne, comme une stratégie de survie ou de recherche de sécurité auprès des siens dans les terroirs, constitue une opportunité de redynamisation agricole de certaines zones provisoirement délaissées

L’apparition de la pandémie du Coronavirus, COVID 19, et les catastrophes observées en termes de pertes en vies humaines, de crise économique et sociale sur toute la planète, donnent une occasion incontestée d’opérationnaliser le concept de résilience. Perçu un moment comme un concept-éponge ou concept-valise (Dubois, Ouattara, 2013) son utilisation apparaissait souvent inappropriée, parfois confondue avec l’adaptation dans ses différentes dimensions (Etat, processus, stratégie), notamment dans le cadre de changement climatique). A la suite de l’urgence en santé publique créée par la fièvre à virus Ebola, l’humanité s’investit en ce moment-même dans une orientation de résilience pour ses systèmes sanitaires, sociaux, économiques… pour faire face à la pandémie. Quel contenu les différentes nations, inégalement vulnérables à travers leurs multiples acteurs, peuvent-elles donner à ce concept déjà polysémique ?
Formulé et appliqué pour le domaine de la métallurgie, au 19ème siècle, le concept de résilience sera popularisé en écologie, en psychologie et ensuite dans toutes les autres sciences, en particulier humaines et sociales. Selon les auteurs, la résilience peut être considérée comme la capacité d’un individu à faire face à l’adversité, au trauma et à continuer de vivre malgré les contraintes. Le concept peut être également élargi à d’autres domaines tels que la gouvernance, lorsqu’elle s’intéresse au maintien de la sécurité (Kane et Vanderlinden, 2015) des fonctions du système, lui permettant de faire face ou de se remettre des chocs endogènes et exogènes.

Ainsi, la résilience ne se réduit pas seulement à la capacité de rebondir vers l’état initial ; elle peut aussi s’interpréter comme un ressort pour progresser et aller de l’avant, à partir des expériences vécues et des leçons engrangées.
Dans le cadre du Covid 19, on assiste à une universalisation simultanée de l’utilisation du concept. Elle concerne, au premier plan, les acteurs politiques, de façon plus urgente et spontanée, alors que, dans le cadre du changement climatique, l’analyse du phénomène et de ses impacts impose une observation de paramètres climatiques, pendant une période assez longue. La pandémie en cours ne laisse aucune place à l’hésitation et au scepticisme, ni à l’incertitude dans l’occurrence des risques mais plutôt à l’incertitude dans le temps de son éradication. Depuis son apparition à Wuhan (Chine) en décembre 2019, des milliers de personnes meurent chaque jour. La diversité des réponses envisagées ou apportées (sanitaire, social, économique, technique…) renforce le caractère multidimensionnel du concept, au contenu maniable mais relativement flou. Elle constitue cependant une base de réponse, une option pour les Etats et les collectivités territoriales, les communautés dans leur diversité pour faire front au défi créé par le Covid 19.
Cependant, quelles que soient les demandes sociales, les populations, même les plus vulnérables, ne restent jamais dans une position attentiste car, dans leur diversité, elles innovent et développent des stratégies fondées sur des « capabilités » individuelles et collectives (Sen A. 2012). L’absence de contrôle citoyen constituerait une forme de vulnérabilité.
Une autre notion, « Tuteurs de résilience », est évoquée ; Cyrulnik (2012) les définit comme des acteurs ou des réseaux de soutien sur lesquels des personnes en situation de vulnérabilité s’appuient pour se relever. Ces tuteurs mettent en place les dispositifs qui favorisent l’adaptation (coping stratégies). Une palette de « tuteurs de résilience » pourrait donc émerger.
La résilience reste donc un processus en construction permanente, à différentes échelles, en vue de maintenir ou de bâtir la capacité de rebond d’une organisation. Elle constitue une trajectoire qui englobe une période d’anticipation des risques multisectoriels (sanitaire, alimentaire, économique…), par différentes mesures, et une période ex-post pour préparer l’émergence de la résilience (Koffi J.M, 2010) ; le résultat passe nécessairement par la clarification des rôles de différents acteurs (Etats, collectivités territoriales, institutions locales, communautés…) pour une meilleure coordination.
Comme partout ailleurs dans le monde, au Sénégal, différentes formes de vulnérabilités sont notées dans le système de santé, dans le secteur économique, dans les modes de vie pourtant tous ciblés par les orientations politiques du pays ayant permis d’enregistrer une croissance significative ces dernières années. Il est important de noter l’existence d’institutions modernes et traditionnelles fonctionnelles, de cadres politiques forts, de vastes programmes et projets, de cohésion sociale qui constituant des atouts forts. Pour la recherche d’efficacité, des transformations institutionnelles ont été récemment observées.
La vulnérabilité et la résilience sont deux concepts intégrateurs permettant d’appréhender la fragilité des systèmes, environnementaux et humains, mais aussi d’évaluer leurs potentialités de reconstitution. L’intervention sur les limites des systèmes en place permet de rétablir leur aptitude à surmonter les crises et, en cela, la résilience reste dynamique. Elle intègre dans ses prolongements possibles d’autres principes tels que la responsabilité, la morale et l’éthique.
Dans ce processus de réflexion sur la résilience et ses champs d’application, le secteur agricole est stratégique dans l’optique d’une autonomisation alimentaire recherchée. Elle devrait nécessairement s’appuyer sur la promotion d’activités dérivées, sur toutes les chaines de valeur, la valorisation des ressources non agricoles, notamment l’exploitation des produits forestiers non ligneux, qui exercent un grand rôle dans l’alimentation des populations rurales. La diversification et la modification des habitudes alimentaires, en plus de la consommation de produits locaux, constituent un défi à surmonter, en milieu urbain, pour retrouver des situations de résilience. Dans les systèmes naturels, la biodiversité maintenue est un indicateur de résilience. Au niveau des territoires, les zones à mono-activité rurale ou industrielle demeurent toujours plus vulnérables.
Le retour de certains ruraux vers la campagne, comme une stratégie de survie ou de recherche de sécurité auprès des siens dans les terroirs, constitue une opportunité de redynamisation agricole de certaines zones provisoirement délaissées, en attendant de futurs bons hivernages ou la maitrise de l’eau assurée à la suite d’aménagements hydro agricoles. Dans les orientations politiques, il est important de considérer l’apport déterminant des migrants nationaux et internationaux, au profit des ménages ruraux ; il en est de même pour leur participation au financement de toutes les activités de production. Par ailleurs, la protection sanitaire des zones rurales, très vulnérables, appelées à réaliser leur autosubsistance en même temps que le ravitaillement des villes, devient fondamentalement une priorité.
Diatou Thiaw Niane est Maitre de Conférences Titulaire, Université Cheikh Anta Diop/Chef du Département de Géographie, Unité Mixte Internationale de Recherche (UMI) 236 Résiliences.
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