GARES ROUTIÈRES ET VIRUS

Gare Baux Maraîchers, quand la distanciation physique devient virtuelle

Pour le premier jour de l’application du décret ministériel qui lève les restrictions de voyage de région à région, « Baux Maraîchers » n’a pas pu contenir l’affluence exceptionnelle dès 6h du matin, des passagers. C’est la seule gare routière de Dakar autorisée pour les déplacements dans les régions. Si le respect du nouveau dispositif avec l’enregistrement des coordonnées des voyageurs est respecté, il faudra repasser pour la distanciation physique.
Les yeux hagards, pris comme dans un tourbillon, elle s’arrête, pose ses bagages par terre, cherche la main de l’enfant qui l’accompagne. Partagée, Sabel Diatta l’est. « C’est rassurant car tout le monde porte un masque et il y a des points d’eau à l’entrée de la gare pour se laver les mains. Mais c’est inquiétant puisque la distanciation physique n’est pas respectée dans les voitures de transport », constate cette jeune mère de famille d’une vingtaine d’années du haut de son 1m 80.
Sociétaire du club de Basket Asc Ville de Dakar, elle est aussi chef de gestion pour un restaurant huppé situé dans le quartier des Mamelles. L’appréhension de Sabel Diatta est partagée. Ibrahima Fall a réussi à avoir la place du passager à côté du chauffeur dans un mini-bus pour Ndar. « C’est mieux ainsi, car je n’avais vraiment pas envie d’être collée aux autres passagers. On ne sait jamais ». En ce début de matinée, la cohue est toujours de rigueur à la gare routière Baux maraîchers de Pikine, en proche banlieue dakaroise.
Après avoir réussi à trouver une place dans un « taxi 7 places » qui en prend 8 si on y ajoute le chauffeur, les craintes de Sabel Diatta se confirment. « Nous sommes les uns sur les autres, comme des sardines », soupire-t-elle de la fenêtre du véhicule avec sa fille de trois ans sur les genoux. Le désir d’avancer dans la vie est plus important pour la jeune sportive. « Notre restaurant rouvre et je n’ai personne pour garder ma fille. Son père travaille aussi. Les crèches ne sont pas toutes abordables surtout trois mois de chômage. Je vais l’amener à Mbour auprès de ma sœur et de mes parents. Elle va y rester le temps de trouver une solution », projette-t-elle.
100 « coxers » et 70 régulateurs
La Gare Baux Maraîchers a été prise d’assaut dès les premières lueurs du soleil pour les usagers qui souhaitent se rendre dans les régions. La forte demande de cette affluence n’a pas pu être honorée par l’offre. « La majorité des véhicules de transports était dans les régions », explique Khalifa Ababacar Guèye, le chef du service exploitation de Beltrans, la société qui exploite la Gare routière. La situation est revenue à la normale avant 10 heures, avec la présence de plus de véhicules, mais aussi une organisation qui a fini de se tâter. Le dispositif se veut huilé.
Pour assurer le lien entre les chauffeurs, les passagers et Beltrans, ils sont 100 « coxeurs » (facilitateurs) en gilets jaunes, répartis en deux groupes. Chacun est composé de 50 membres et ils travaillent en alternance un jour sur deux. « Nous avons mis en place des jours de repos pour ne pas engorger les terminaux », poursuit Khalifa Guèye. Comme certains « coxeurs » ne savent ni lire ni écrire, l’administration de la gare a embauché 70 régulateurs qui tiennent les fameuses manifestes, principale nouveauté dans le dispositif mis en place par les autorités sénégalaises. Mansour Coly en est leur superviseur.
« Nous veillons au prix du voyage. Il n y a pas eu d’augmentation des frais pour les passagers. Mais notre rôle est aussi de prendre, avant chaque départ d’un véhicule, le nom, le prénom, le numéro téléphone et la destination de chaque voyageur », confie-t-il. S’il y a suspicion de cas de coronavirus chez un patient, le manifeste permet de retrouver les différents autres passages qui deviennent des cas contacts. Et c’est ce manifeste que vient de prendre, auprès du régulateur, Mamadou Bâ, chauffeur d’une Renault d’une bonne trentaine d’années transformée en « 7 places ».
« Je l’associe au bon d’entrée/sortie pour payer ma redevance à la caisse de la Gare. Je fais Dakar-Joal, donc je paie 800 francs Cfa », explique le chauffeur qui doit faire facilement deux fois l’âge de son véhicule. Une fois la taxe acquittée, il peut prendre le départ vers la sortie où des équipes de la gare contrôlent la conformité des documents. « Sans tous les documents, le chauffeur ne peut pas sortir de la Gare », avertit Amadou Ly, Directeur administratif et financier de Beltrans.
Objectif: 15 000 voyageurs par jour
La gare Baux Maraîchers est composée de cinq terminaux. Le A accueille les mini-cars (19 à 24 passagers) et les taxis appelés faussement 7 places, le terminal B, c’est pour les bus, le C est pour les « horaires », le D, c’est pour le transport urbain, et enfin le E est prévu pour l’international. C’est le terminal A qui accueille le plus de monde, suivi par le B. Après avoir hésité, Matel Diop, employée dans un pressing, à Dieuppeul, finit par choisir le terminal A. « Cela fait trois mois que je n’ai pas vu mes jumeaux de six ans qui sont restés à Fatick, dont l’un souffre de drépanocytose », stresse-t-elle.
La jeune dame n’est pas la seule à presser le pas.  » En temps normal, le taux de fréquentation de la gare se situe entre 7 à 8 000 passagers par jour », confie Amadou Ly, le Daf, qui espère que l’interdiction de faire du maraudage et l’obligation d’avoir le manifeste de la seule gare autorisée à Dakar, vont permettre de retrouver les bons chiffres de 15 000 passagers par jour, enregistrés en 2014 au démarrage de l’exploitation de la gare Baux Maraîchers. « Il y va de l’intérêt national dans la lutte contre le coronavirus. Il ne faut pas oublier que nous donnons 20% de nos recettes à l’Etat, contrairement au transport clandestin. Ce qui est non négligeable pour les rentrées d’argent de l’Etat », tient-il à préciser.
La gare Baux Maraîchers est autorisée à ouvrir de 6h à 20h, mais Khalifa Guèye, le chef de l’exploitation de Beltrans nous souffle que l’arrêt des départs va être fixé vers 18h30. « Nous préférons laisser de la marge aux chauffeurs pour qu’ils puissent arriver à destination avant le début du couvre-feu à 23h », déclare-t-il. Une précaution que ne prendront certainement pas les autres points – non officiels, mais connus de tous – de départ de Dakar vers les régions qui se trouvent à Grand-Yoff et à Keur Serigne Bi.
Le Soleil

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