CHARLIE VU DEPUIS GOREE…

Je suis Charlie – Je ne suis pas Charlie. Et après?
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Une opinion de Olivier Cogels, professeur Extraordinaire à l’Université Catholique de Louvain-La-Neuve. Ancien Responsable de la Coopération Technique Belge au Sénégal.
Ayant vécu l’horrifiante affaire Charlie Hebdo depuis l’île de Gorée, au Sénégal, je souhaite partager mon point de vue sur les réactions qu’a suscité en Europe et ailleurs ce carnage du 7, 8 et 9 janvier. L’île de Gorée, ce petit coin de paradis à un jet de pierre de Dakar, pourtant marqué par l’un de crimes les plus odieux de l’histoire de l’humanité – l’esclavage – est aujourd’hui un microcosme multiculturel, multi-ethnique et multiracial où musulmans, chrétiens, noirs, blancs, peuhls, wolofs, lébous, sérères, vivent en parfaite harmonie et où l’on respire paix et tolérance à pleins poumons. Au Sénégal l’islam est une religion particulièrement respectueuse d’autrui. En douze ans, personne dans ce pays n’a jamais essayé de me convertir ou de m’influencer.
Ce qui m’a horrifié dans cette histoire épouvantable, c’est non seulement ce carnage innommable perpétré par des jihadistes en plein cœur de Paris, mais aussi les réactions que la diffusion des caricatures a suscitées à l’échelle globale. Car en plus de ce massacre qui nous révulse tous, une autre réalité doit nous interpeller tout autant : dans l’ensemble du monde musulman, la diffusion massive du numéro de Charlie a fait de nombreux morts, blessés, églises saccagées, etc. Au Sénégal, pays pourtant si fondamentalement accueillant, le drapeau français a été brûlé en public pour la première fois depuis l’indépendance. Pas par des extrémistes fous furieux, mais par une population excédée par ce qu’elle considère comme une arrogance insupportable de leur ex-colonisateur.
La réalité est que ces caricatures, dont on ne peut comprendre la subtilité que si on a l’esprit formé à ce type d’humour, n’ont eu pour effet que d’attiser colère et haine. Il fallait s’y attendre et l’éviter. A quoi sert en effet de dire quand on sait qu’on blesse ? Une liberté d’expression qui inclut la liberté de blesser est une liberté dangereuse. Nous sommes nombreux par ici à avoir été choqués par la facilité déconcertante avec laquelle autant de responsables politiques et de médias ont encouragé la diffusion massive de ce numéro très discutable de Charlie Hebdo, tiré à plus de cent fois son tirage habituel. Au lieu de porter un coup aux jihadistes, cette réaction a surtout mis de l’eau à leur moulin en leur servant sur un plateau d’argent une démonstration qu’en Occident le respect d’autrui est bafoué et que le blasphème y est promu par la classe politique au rang de symbole de la démocratie.
Le dimanche 11 janvier, le rassemblement des trois religions monothéistes sous la bannière de la lutte contre la terreur fut extraordinaire. Quel bonheur de voir Benyamin Nétanyahou et Mahmoud Abbas, en tête du cortège. Quelle revanche pour ceux qui ont perdu la vie de façon aussi abominable. Mais que l’on ne se leurre point. Si les peuples se sont serré les coudes sous le drapeau de la lutte contre la terreur, ils ne se rapprocheront jamais sous le drapeau d’une liberté d’expression débridée, prétendument universelle.
Je pense donc que ce fut une erreur de nombreux responsables politiques et médias d’avoir donné à ces caricatures autant de publicité. Au-delà de l’existence de cet hebdomadaire, c’est son apologie qui me paraît pour le moins inappropriée. Je pense que l’élan de révolte et d’émotion qui nous avait magnifiquement rassemblé, a dégénéré en dérapage dans l’intolérance et l’irrespect. Les faits le démontrent : la diffusion massive de ces caricatures a été perçue par l’entièreté du monde musulman – pas seulement les islamistes radicaux – comme une provocation, une incitation à la haine et à la violence. Une société qui érige ainsi l’irrespect au rang d’héroïsme national s’engage droit dans la voie de la guerre civile.
Or, que demande à l’Occident l’écrasante majorité des musulmans ? Tout en condamnant les massacres, ils nous demandent depuis des années de nous abstenir de diffuser de telles images, perçues comme blessantes et source de haine. Serait-ce donc si inconcevable que d’accéder amicalement à leur demande, en acceptant d’accorder plus de temps à l’évolution des mentalités ? Ce geste serait-il vraiment de nature à mettre notre liberté d’expression en péril ? Au nom de quelle liberté refuserions-nous d’accorder ce minimum de respect à nos amis musulmans ? La vérité sans respect n’est que provocation. Soyons réalistes, l’Europe est confrontée à une immigration croissante de musulmans qu’elle a beaucoup de mal à intégrer. Or sans immigration, une Europe vieillissante ne survivrait pas. Dans les décennies à venir elle deviendra donc plus multiculturelle qu’elle ne l’a jamais été. Acceptons-le. Malheureusement, dans plusieurs pays européens, la politique d’immigration est un échec.
Dans le contexte géopolitique actuel, où croyons-nous aboutir avec une attitude excluante qui consiste à penser que ceux qui n’adhèrent pas entièrement et aveuglément à notre vision du monde n’ont qu’à dégager ou fermer les yeux en se bouchant les oreilles ? Où mènera cette attitude radicale qui consiste à dire : « Accepte notre droit de nous moquer ouvertement de ton Dieu et de son Prophète ou fais tes valises ! » Cette approche de l’immigration est vouée à l’échec car il y a trop de différences fondamentales quant à nos manières respectives de vivre nos croyances, nos visions de la famille, nos habitudes alimentaires, vestimentaires, etc. Une attitude plus réaliste et plus sage consisterait à accepter plus de dialogue et de compromis avec nos amis musulmans – y compris sur des questions fondamentales – afin que notre amitié se développe et que le vivre ensemble soit possible et paisible. Attention, ce n’est pas du tout pour plier devant les jihadistes que je condamne la diffusion de ces caricatures, mais parce que je crois fondamentalement qu’une attitude plus respectueuse et tolérante est indispensable pour bâtir une relation basée sur la confiance. Pour ce faire il faut être capable d’élever la notion de « respect mutuel » au moins à la hauteur de celle de « liberté d’expression », dont les limites devraient être mieux balisées. Car tant que nous ne serons pas capables de respecter ceux qui peuvent penser différemment, il sera impossible de vivre en paix dans un environnement de plus en plus multiculturel. Ne perdons pas de vue que ce n’est qu’ensemble que nous pourrons gagner la guerre contre l’islamisme radical et le jihadisme, ce qui ne peut être possible que sur base de confiance réciproque. Or qui peut croire que c’est en blessant que l’on crée la confiance ? Espérons que cette bataille idéologique autour des concepts de liberté et de respect ne nous entraînera pas dans un bain de sang.
Olivier Cogels/Lalibre

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9 réponses

  1. oyster dit :

    IL est certain que la politique d’immigration est un échec pour l’Europe qui ne peut résoudre le probléme de ses chomeurs!

  2. Touré dit :

    Parler de nos « amis » musulmans n’est pas pertinent ce sont des « frères » Tout simplement !!
    Car nous sommes tous les enfants d’Abraham qui ont eu des parcours différents mais parallèles et semblables au cours du temps mais décalés aussi n’ayant pas vécus les mêmes expériences sociologiques en même temps
    Aidons nous, Respectons nous, Saluons nous, Aimons nous les uns les autres !!! c’est simple
    La laïcité et la liberté d’expression ne doit pas conduire à l’amnésie des principes de l’humanité précédents
    Pour ma part je suis juif, chrétien et musulman!!
    Pierre

  3. MARIE dit :

    je suis tout a fait d’accord avec cet article, je reconnais toutes les confessions a partir du moment ou elles sont pratiquées avec respect et en tenant compte de la foi des autres nous avons tous le meme Dieu sauf que les musulmans veulent imposer leur religion( nous en avons l’exemple toutes les nuits) non respect des voisins!!! et pourquoi suis-je Charlie parceque je suis contre BOKO HARAMet contre les DJIHADISTES contre la violence qui aboutit a ds meurtres et qui veulent imposer leurs lois………

  4. mbaye dit :

    La liberté concerne chaque être et tous, elle est universalisable. Donc la défendre revient à défendre tout le monde.
    La croyance est respectable, mais n’est pas universalisable. Certains ne croient pas, sans pour autant être athée, ou en l’étant.
    D’où la laïcité nécessaire pour tous dans l’espace civil et public, pour protéger toutes les croyances privées et collectives, justement.
    Qu’y avait-il vraiment de « blessant » dans le visage d’un bonhomme (Prophète pour certains) qui pleure et déclare que tout est pardonné??? Ce qui blesse nos amis musulmans ne croyez vous pas que ce sont ces intégristes extrémistes qui au nom de leur foi tuent, massacrent, égorgent, violent, etc?
    C’est bien au Nigéria et au Cameroun que Boko Haram (réfléchir à la signification de cette appellation funeste) sévit, c’est bien au Mali, au Niger, etc. en Syrie, en Irak que l’EI sévit, c’est bien en Afrique que les victimes tombent, qui sont musulmanes aussi et surtout, chrétiennes et juives…
    Il faut éduquer au lieu d’avoir peur de blesser et de se censurer, jusqu’où aller? Votre texte peut être blessant, vous le savez? Rien de plus subjectif que la blessure ressentie… croyez vous vraiment qu’il faille faire une presse qui ne blesse personne? Un journal vide quoi, puisque toute critique peut blesser, pas seulement les religieux! Et plus d’humour est le signe d’un raidissement et d’une sclérose…
    Alors au lieu de donner raison aux foules qui ont brandi des slogans et des pancartes avec le président français (précédent, apparemment les blessés sont aussi ignorants, au Niger) en criant des horreurs laissons les manifester s’ils le souhaitent mais surtout éduquons les… puisqu’apparemment c’est bien l’obscurantisme qui règne… et c’est vraiment prendre nos amis musulmans pour des imbéciles que de croire que tous ne savent pas rire, se sentent blessés par une caricature et ne savent pas faire de distinction!!! Les musulmans non intégristes sont bien plus intelligents que cela, à Gorée ou ailleurs… Lisez les articles de certains d’entre eux et vous en serez convaincu.

  5. Marco Latino dit :

    Moi je n’ai jamais été, je ne suis pas et ne serai jamais Charlie. Ce torchon ne m’a jamais fait rire et ses caricatures ont toujours été grossières, ordurières, humiliantes, provocatrices, obscènes et racistes. Pour moi, la liberté des uns, y compris la fumeuse « liberté d’expression », s’arrête là où commence celle des autres. Ca s’appelle respect et tolérance. Cela devrait s’appliquer partout, surtout en matière de croyances religieuses. Beaucoup, des centaines de millions, voire milliards, sur cette planète qui compte 50% de pauvres et de laissés pour compte de la « liberté » du libéralisme capitaliste mondial, n’ont que la Foi du Charbonnier des humbles comme soutient, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. C’est leur seule liberté, respectons les svp.

  6. Marco Latino dit :

    Quant au « Mythe de Gorée » il n’y a que les niais incultes ou les manipulateurs obséquieux pour s’en prévaloir. Bakhna !

  7. Marco Latino dit :

    Et Netanyahu caracolant en tête du cortège le 11 janvier, c’est odieux, abjecte ! Il est le plus grand criminel terroriste du monde, assassin de milliers de femmes, enfants, vieillards, sans défense.

  8. TRAVIAN dit :

    Les religions…la plus belle arnaque des trois derniers millénaires…

  9. TRAVIAN dit :

    Je me repete..les religions sont les plus grosses arnaques des 2 derniers millénaires… expliquez moi pourquoi l’islam est originaire de pays sous développes… et ses adeptes si facilement manipulables… n’ayant souvent que l’insultes et la menace comme réponse..

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