Youssou Ndour: «Wade prépare une fraude extraordinaire»

Youssou Ndour: «Wade prépare une fraude extraordinaire» 

youssou.jpg

Le célèbre chanteur et homme politique sénégalais explique comment il envisage le second tour de la présidentielle le 25 mars.

 

SlateAfrique – Pourquoi avez-vous décidé de soutenir Macky Sall, le candidat qui affronte le président Wade le 25 mars au deuxième tour de la présidentielle sénégalaise?

 

Youssou Ndour – C’est vrai que Macky Sall me suit depuis le début de mon implication dans le processus électoral. Lors d’un discours de campagne, il avait demandé que je puisse rejoindre sa coalition. Mais à l’époque, j’étais en train de déposer ma propre candidature à la présidentielle [elle a été invalidée par le Conseil constitutionnel sénégalais. Selon le conseil constitutionnel, Youssou Ndour n’avait pas réuni les 10.000 signatures nécessaires pour se présenter à la présidentielle de février 2012].

 

Quand ma candidature a été invalidée, Macky Sall a été un des premiers à venir me témoigner sa solidarité. Et puis aussi dans les derniers jours de la campagne électorale du premier tour de la présidentielle (le 26 février), il a lancé un appel à partir de Fatick [la ville dont il est le maire], où il m’a appelé à le rejoindre dans le cadre de cette élection. Et moi par souci de ne pas déséquilibrer le système et de ne pas favoriser un candidat, je n’ai pas pu répondre trop ouvertement à ce dernier appel.

 

Mais je me suis rendu, le vendredi 24 à Pikine (banlieue de Dakar) pour son dernier meeting de campagne. Je n’ai pas pris la parole mais j’ai pris sa main et je l’ai levée; c’était  une manière de dire que je croyais aussi en lui. Donc le lendemain des résultats du premier tour de la présidentielle, on s’est vu, j’étais d’accord avec son programme. Nous étions d’accord comme la majorité des Sénégalais pour un changement dans la paix.

 

Aujourd’hui. Macky Sall est la personne la mieux placée pour sauver le pays: il suscite l’espoir de tous les Sénégalais. Je ne vois donc pas ce que je pourrais faire d’autre que de le soutenir.

 

SlateAfrique – Pourtant nombre de Sénégalais affirment que Macky Sall au pouvoir cela risque d’être la continuation du système Wade. Dès lors que Macky Sall a été son Premier ministre (de 2004 à 2007). Ces Sénégalais se disent: si Macky Sall est élu, ne risque-t-on pas de se retomber dans le système Wade ?

 

Youssou Ndour – Non je ne crois pas que ce risque existe. Oui c’est vrai, c’est un libéral [Abdoulaye Wade et son parti le PDS —Parti démocratique sénégalais— se réclament du libéralisme économique]. Mais Macky Sall, c’est quelqu’un qui a toujours dit non quand on voulait toucher aux institutions, c’est même la raison qui l’a conduit à sortir du système Wade. Depuis qu’il a quitté le système Wade [Abdoulaye Wade est au pouvoir depuis 2000], il a compris qu’il fallait aller à la rencontre de la population pour avoir son sentiment. Aujourd’hui, il sait qu’il tire sa force du dialogue avec le peuple sénégalais.

 

C’est aussi quelqu’un qui fait preuve d’une réelle ouverture: les relations du Sénégal avec la sous-région (l’Afrique de l’Ouest), mais aussi avec le reste du monde lui tiennent à coeur. Pour moi, cela est très important, car il va pouvoir redorer le blason du Sénégal.

 

Au niveau intérieur, je crois que ce qu’il a dit sur la Casamance [partie méridionale du Sénégal, en proie à une guerre larvée entre les indépendantistes et l’armée sénégalaise depuis plusieurs décennies] est quelque chose qui nous satisfait. Son discours sur la Casamance nous donne de l’espoir. C’est-à-dire, qu’avec lui il n’y aura pas d’exclus sur la crise casamançaise. Il faut essayer de ratisser large, de donner la parole à tous pour trouver des solutions aux crises en Casamance. Et ailleurs au Sénégal.

 

Slate Afrique – Pensez-vous que l’arrivée au pouvoir de Macky Sall va permettre une rupture avec le système politique actuel, notamment le clientélisme?

 

Youssou Ndour – De toutes les manières, on va sortir de ce système parce que l’achat des consciences tue la démocratie. C’est un système [l’achat de conscience] qui a toujours été là et que Wade a amplifié d’une manière extraordinaire. Vous êtes devant la télé, il appelle un marabout [chef religieux], il lui donne énormément d’argent à la vue de tous.

 

Pendant que des gens ne mangent pas à leur faim, pendant qu’une partie du Sénégal est menacé par la famine comme d’autres pays, il distribue des milliards de CFA. Il y a des gens à qui on donne 5.000 francs CFA (8 euros) pour venir à un meeting ou pour voter.

 

Nous avons énormément travaillé sur l’esprit citoyen durant la campagne et je pense que nous avançons bien. Je ne dis pas que nous réussissons à 100 %. Mais à la veille de ce second tour, les Sénégalais se disent «ok, il nous donne de l’argent, peut-être ils ont fait des bénéfices avec les impôts que nous avons payé, ils ont trop d’argent, ils nous redonnent ça. On reprend cet argent, mais on est conscient, on est citoyen. Pour autant, on sait aussi que nous avons besoin d’un changement.» Et dans l’isoloir, les gens changent. Ils écoutent leur conscience.

 

SlateAfrique – Croyez-vous que Wade puisse accepter l’éventualité d’une défaite au second tour de la présidentielle?

 

Youssou Ndour – Il n’est pas trop tard pour qu’il sorte grandi, même en demi-teinte, en acceptant sa défaite. Et il va l’accepter.

 

Slate Afrique – Donc, vous pensez qu’il n’y aura pas de tentative de fraude?

 

Youssou Ndour – Si, je m’inquiète et je pense qu’Abdoulaye Wade prépare une fraude extraordinaire. Mais nous sommes vigilants. Par ailleurs, Macky Sall [qui affronte Wade au second tour de la présidentielle] à des partisans partout, les gens de Benno Siggil Senegaal [coalition de l’opposition] vont aussi aider. Tout le monde sera là.

 

Abdoulaye Wade prépare une fraude, une confusion avec notamment une intimidation et des menaces. Mais les Sénégalais sont prêts à être là, devant les urnes pour sécuriser leur vote. S’il y a des troubles, c’est clair, les populations n’accepteront pas la confiscation de leur vote.

 

SlateAfrique – Mais si le Président Wade ne veut pas quitter le pouvoir qu’elle peut être l’issue?

 

Youssou Ndour – Nous n’appelons pas à l’insurrection. Nous ferons le point le jour de l’élection [le deuxième tour de la présidentielle est organisé le 25 mars], s’il y a lieu d’aller le déloger, nous le ferons. Nous le ferons et je ne suis pas le seul, ce sont les populations qui iront. Nous on va avec les populations et s’il y a lieu, on ira le déloger.

«Le pouvoir de Wade, c’est la violence et le sang aussi»

 

SlateAfrique – Il y a un risque que cela débouche sur des violences. Etes-vous prêt à courir ce risque?

 

Youssou Ndour – Oui, de toute façon le pouvoir de Wade, c’est la violence et le sang aussi. Je crois qu’à un moment les gens verront qu’en face, il y a des gens qui sont prêts à tout pour confisquer le pouvoir et les Sénégalais seront prêts pour prendre le pouvoir. Ca c’est clair et net.

 

Pour autant, je ne pas voir comment les choses vont se passer, mais il est clair que le 25 mars, les gens seront attentifs et regarderont. Si Wade tente de confisquer le pouvoir, je pense qu’il y aura un soulèvement populaire.

 

SlateAfrique – Au Sénégal, on a coutume de mettre en avant le respect des anciens. On a parfois l’impression que les attaques sont plus vives contre le fils (Karim Wade) que contre le père Abdoulaye Wade.

 

Youssou Ndour – C’est vrai, ce respect de la personne âgée retient certains: ils évitent d’aller trop loin dans les commentaires. Mais on sait aussi que cette personne âgée (Abdoulaye Wade, âgé de 86 ans) accepte ce que fait son fils qui est derrière… A titre personnel, je pense que parfois Wade rêve et se dit: «Je suis Karim, Karim est moi.»

 

Dans l’histoire des gouvernements, on n’a jamais vu un père donner autant de choses visibles à son fils. Je pense qu’au niveau du budget de l’Etat, c’est un tiers. Au niveau des ministères, Karim Wade dirige quatre ministères. Karim fonctionne comme il veut, il débarque qui il veut. Il crée des problèmes. Il crée énormément d’ennemis entre son père, qui est quand même le président de la République, qui est une institution qui doit avoir des relations avec ses concitoyens et des systèmes, et tout ça est bouleversé par quelqu’un qui n’est pas élu. Quelqu’un qui n’est même pas député, ni même maire. Lors des dernières municipales (en mars 2009), même dans le bureau de vote où il vote on ne lui a pas donné la majorité.

 

Propos recueillis par Pierre Cherruau

Vous aimerez aussi...