ÉVOLUTION DANS LA POLYGAMIE

LA POLYGAMIE NE REBUTE PLUS LES FEMMES INSTRUITES

Tous les matins depuis trois mois, c’est le même rituel. Mor* prépare un petit sac avec quelques vêtements de rechange. Ce soir, il dormira ailleurs. Ce journaliste sénégalais, correspondant d’une grande agence de presse internationale, partage sa vie entre deux foyers, deux femmes. La première, Djeneba*, 40 ans, est diplômée en gestion du tourisme. Epousée il y a douze ans, elle est la mère de ses trois enfants. Et puis, il y a Anta*, pimpante journaliste de 27 ans, fille d’un médecin et d’une enseignante. Elle a 19 ans de moins que lui.
Devenir la niarel (seconde épouse, en wolof), Anta en rêve, dit-elle « depuis [qu’elle est] gamine ». Elle revendique une certaine indépendance. « J’ai toujours voulu être dans un ménage polygame. C’est une forme de liberté, car j’ai du temps pour moi quand mon mari est chez la première épouse. Je ne me vois pas m’occuper seule de lui », explique-t-elle avec décontraction.
35,2 % des ménages sénégalais polygames
Son assurance tranche avec la colère rentrée de Djeneba. La quadragénaire au visage émacié est sonnée depuis ce jour où son amour de jeunesse lui a annoncé son second mariage. Abasourdie, elle a perdu du poids ainsi que sa confiance en elle et en son mari.
La noce a été scellée en catimini, après quarante-cinq jours de relation cachée. « Je n’ai jamais pensé devenir polygame », jure Mor. « Ça m’est tombé dessus », poursuit-il pendant que Djeneba sert le déjeuner. La tension est palpable dans ce coquet appartement d’un quartier résidentiel de Dakar.
A l’image de ce trio, 35,2 % des ménages sénégalais se déclaraient polygames en 2013, d’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, contre 38,1 % en 2002. La pratique recule globalement, mais se répand dans les milieux intellectuels. Ainsi, près d’un quart des femmes ayant un diplôme universitaire acceptent de devenir deuxième, troisième ou quatrième épouse, d’après le dernier recensement démographique paru en 2013. Une tendance qui va à rebours d’une idée reçue : la polygamie n’est plus réservée aux milieux populaires et ruraux.
« On est passé d’une génération de femmes instruites dans les années 1960-1970 farouchement opposée à la polygamie à une génération qui l’assume, voire la revendique », explique Fatou Sow Sarr, maître de conférences à l’université Cheikh-Anta-Diop, à Dakar, et fondatrice du laboratoire Genre et recherche scientifique de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN).
« A l’indépendance, les premières femmes diplômées la combattaient. Pour elles, c’était une violence faite aux femmes et il fallait l’éradiquer. » Ces cadres de la première génération post-indépendance, enseignantes, fonctionnaires ou infirmières, ont reçu le soutien du président sénégalais, Léopold Sédar Senghor. Marié à une Française et très imprégné de culture européenne, il fera inscrire la monogamie comme une option dans le Code de la famille de 1972.
Ce code est toujours en vigueur quarante-six ans plus tard. Au moment de se marier pour la première fois, l’homme – en « concertation » avec sa promise – choisit devant le maire si son futur ménage restera un duo ou s’il pourra accueillir une, deux ou trois épouses supplémentaires.
Des hommes beaucoup plus âgés
Comment la polygamie, perçue comme rétrograde par ces premières élites d’après l’indépendance, est-elle devenue acceptable pour nombre de femmes issues des milieux bourgeois et intellectuels ?
« Faute de travail, les jeunes hommes instruits n’ont plus les moyens de fonder une famille. Les femmes de leur classe d’âge ayant fait de longues études épousent donc des hommes beaucoup plus âgés mais avec une bonne situation matérielle et, très souvent, mariés. La pression sociale autour du mariage contraint les femmes à choisir la polygamie par dépit très souvent », explique Fatou Sow Sarr, qui observe cette tendance parmi ses étudiantes en thèse.
Mais la chercheuse constate un autre bouleversement dans les rapports conjugaux. Apparue au Sénégal avant l’arrivée de l’islam, mais codifiée par la religion, la polygamie était inscrite dans une organisation sociale.
« Il fallait des bras pour cultiver la terre et remplir son grenier. L’homme se devait d’être équitable et respectueux envers ses épouses. Chacune avait un statut spécial. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui, en milieu urbain, on assiste à une forme d’exploitation des femmes. Pour rester mariées, certaines sont prêtes à tout, quitte à inverser les rôles en étant celles qui entretiennent leur mari. Ce dernier joue sur les rivalités entre les coépouses. Ces rivalités épuisent les femmes, détournent leur énergie et les empêchent de prendre leur place dans la société », regrette Fatou Sow Sarr.
Qu’en est-il des hommes ? Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, ils sont 14 % issus de milieux intellectuels à se déclarer polygames. Birame*, 45 ans, élégant professeur de lettres à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, a opté pour la polygamie lors de son mariage, mais n’envisage pas de franchir le pas. « Je n’ai pas les moyens d’entretenir deux femmes. Mais j’ai un filet de sécurité, un pouvoir face à mon épouse. C’est comme une arme de dissuasion pour qu’elle ne me fasse pas la guerre », ironise-t-il.
« Situation ubuesque »
Source de souffrance pour beaucoup de femmes et leurs enfants, la polygamie peut aussi être vécue comme une contrainte par certains hommes. « Je vis une situation ubuesque », lâche Abdou*, 62 ans, éminent universitaire et acteur de la vie intellectuelle sénégalaise. Après trente-six ans de mariage et trois enfants, il a épousé en secondes noces, sans tambour ni trompette, une consœur divorcée d’un premier mariage. « Ma première femme n’a pas voulu qu’on se sépare, car le divorce au Sénégal est une catastrophe sociale, surtout pour la femme. La polygamie est dans mon cas un divorce qui ne dit pas son nom », confie-t-il.
Bataille perdue des féministes sénégalaises, la polygamie a même résisté à l’arrivée massive des femmes en politique. Depuis la loi sur la parité votée en 2010, celles-ci sont aussi nombreuses que les hommes sur les bancs de l’Assemblée. Sans effet sur l’ouverture d’un débat, comme dans d’autres pays musulmans.
environnement-afrique.com

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8 réponses

  1. Tiocan dit :

    Ce retour de la polygamie est bien une bataille perdue des féministes sénégalaises, s’il en existe encore. Le statut de la femme au Sénégal devrait aider les féministes occidentales à relativiser leur sort et constater que leur statut est enviable par rapport à ce qui se passe dans le monde.

  2. Beatrice BRUN dit :

    Tiocan, si je suis votre raisonnement, les femmes sénégalaises qui optent pour avoir un mari polygame, sont malheureuses, pas épanouies.
    Nous sommes au Senegal :
    On ne vous met pas le couteau sous la gorge pour épouser, ou être contraint d’épouser un mari polygame.
    Tout est affaire de choix de vie !+++
    Les féministes en France, elles me gonflent, et là je suis bien d’accord avec vous !

    • Anne Sireyjol dit :

      Désolée mais la nature humaine est la même quelque soit la couleur de la peau . Relisez donc « ‘ une si longue lettre « de Mariama Bâ et vous verrez la véritable nature de la polygamie.

  3. Tiocan dit :

    Non, Béatrice je n’ai pas dit cela. Si certaines sénégalaises optent pour un mari polygame et s’y épanouissent tant mieux pour elles et grand bien leur fasse. Mais dans une grande majorité, les femmes sénégalaises subissent cette polygamie et n’ont rien à dire.
    Le Sénégal de 2019,qui multiplie les grands projets d’infrastructure moderne ( AIBD, autoroute, centrales solaires, TER) régresse sur le plan sociétal: statut des femmes, polygamie, talibés, excision, progression d’un islamisme radical sous latent, racisme anti-blanc, corruption en tout genre, insécurité, insalubrité etc… Le peuple sénégalais n’a pas beaucoup de choix et subit.
    C’est un constat amer, mais c’est la réalité.

  4. Beatrice BRUN dit :

    Tiocan
    OK I apologize.

  5. Ndiaye dit :

    Encore l’hypocrisie occidentale avoir une épouse et des maîtresses cachées,c’est une autre forme de polygamie..pratique courante

  6. Beatrice BRUN dit :

    Anne Sireyjol
    Ndiaye

    Je suis d’accord avec Ndiaye.
    Anne, ce qui compte dans le débat que nous animons dans ce blog, c’est de donner Notre perception des choses.
    Moi, je ne ressens pas autour de moi, de la détresse des épouses de maris polygames.
    Peut être suis je dans l’erreur mais j’accepte Tout-à-fait votre réplique.

    On s’exprime en toute liberté, et nous avons eu la preuve récemment que la censure n’existe pas dans ce blog ( relatif à mon inquiétude de ne plus lire Issa.)

  7. Ndiaye dit :

    « En toute sincérité : Maitresses cachées !

    Maîtresse ? Tout n’y est pas rose. Et celle dont l’attirance passionnelle pour un homme marié se prolonge dans le temps, n’est pas moins à plaindre. Ludique au départ, les choses se sont compliquées par la suite, se résumant à ça, et pas plus. L’enfer, dès lors, n’a pas qu’un nom. Et les maîtresses cachées le savent. Pour une fois, voyageons dans leur univers. Celui des femmes accablées et traitées de tous les noms, mais qui, en fait, ne sont que des victimes. Subissant à la fois, l’emprise des choses et le regard méprisant des gens. On ne choisit pas de qui on tombe amoureux. Encore qu’il n’a pas toujours été question d’amour dès le départ.
    Quoi de plus exaltant que quelques instants volés dans les bras d’un homme qui ne vous veut que du bien ! C’est lorsque l’amour s’en mêle que tout se complique. Et plus l’histoire est inavouée, davantage on se sent du côté de l’amour. A l’abri du regard, on se croit intouchable et on ne vibre plus qu’au diapason de l’autre, quitte à souffrir de multiples empêchements. La voilà, elle encore plus, condamnée au secret et au sacrifice. C’est en quelque sorte cela, le lot des femmes qui, à l’improviste, s’entichent d’hommes qui ne seront jamais totalement les leurs.
    Puis, au fil des jours, on réalise à quel point on est seul. Le pire n’étant, ni de ne pas l’avoir pour soi, ni de devoir garder le silence sur ce que l’on ressent, ou ce que l’on vit. Ses douleurs, ses angoisses, ses craintes et sa tristesse. L’enfer, c’est aussi ce silence rongeur, sur des choses dont on ne se soulage qu’en parlant à quelqu’un. Et Quand les éclairs de bonheurs ne suffisent plus à combler son absence presque permanente, on en vient à se prendre de compassion pour ce gosse obligé à la clandestinité. Encore une chose de celles que l’on n’a pas prévues Généralement, quelqu’un sait, mais pour quand adviendra le pire et presque jamais avant. Les jours se suivent et se ressemblent, l’attente elle, parait interminable.
    Seul l’espoir vous fait vivre désormais. Alors, il vous tétanise et vous empêche de vivre au présent. Il y a justement un intérêt à entretenir l’espoir quand l’autre vous dit, « Ne bouge pas, ne t’en va pas, attends-moi, j’ai besoin de toi, juste un peu de temps, c’est tout ce que je te demande ». De là, on se surprend à cajoler le fantasme : plus tard, on s’aimera au grand jour, un jour on vivra ensemble. Puisque le passage à l’acte est impossible, on remet à plus tard la grande aventure, celle qui met le couple à l’épreuve du quotidien.
    Mais le temps, lui n’attendant pas, on finit par s’y faire, pour ne rêver que de sortir de la clandestinité quoique cela puisse coûter. Certaines y parviennent tant bien que mal. Pour d’autres, les choses semblent bien meilleures comme elles sont. Et, les voilà barricadées derrière leur silence, pour porter leur croix jusqu’à ce que tout s’écroule. Dans plus d’un cas, l’infidèle finit par s’en aller rejoindre ceux qui sont partis pour ne jamais revenir, et derrière lui, le déluge. »

    Voilà ce qu’est la détresse de femmes que la société « civilisée » empêche de partager légalement un autre homme, juste parce qu’il est déjà « pris »!

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