REPORTAGE: LES ENFANTS MENDIANTS

A la rencontre des enfants de la rue appelés « talibés »

Les rues du Sénégal regorgent de mendiants de tous âges et de tous sexes. Jeunes, vieux, femmes comme hommes arpentent les rues de quasiment toutes les régions du Sénégal, en quête de pitance. Parmi ces quémandeurs, les jeunes mendiants communément appelés « talibés », qui attirent sur eux toutes les attentions des populations, du fait de leur jeune âge, entre 5 et 12 ans. AFRIK.COM est allés à leur rencontre. Reportage.

Nous sommes le lundi 16 août 2021, douze heures passées de quelques minutes. Le soleil est au zénith, il fait une chaleur de plomb dans la gare routière de Thiès (70 km de Dakar). Entre les voitures, de jeunes enfants, âgés d’à peine huit ans, se faufilent et se dressent devant chaque personne : transporteurs comme passagers, et même les simples passants sont interpellés par ces gamins en quête de biens : denrées comme pièces de monnaie.

En effet, tout y passe. Comme recettes au cours de leur séance de mendicité, ces jeunes peuvent tout recevoir : des pièces de monnaie, de la nourriture, le plus souvent du lait caillé ou du riz, dont l’offrande a été recommandée par un marabout, du sucre, des biscuits… « Il arrive même qu’on nous offre du sel. Et dans ce cas, on le dépose quelque part, car le sel, personne n’en a besoin », nous souffle le jeune Moctar, originaire de la Casamance.

Arrivé à Thiès il y a tout juste 15 mois, cet enfant d’une dizaine d’années (ne connaissant pas sa date de naissance) en a encore pour trois autres longues années de mendicité avant de songer à une reconversion. « Plus tard, je peux devenir un vendeur d’objets divers. Oui, un vendeur ambulant, comme certains que je vois ici », dans la gare routière où en effet, pullulent ces « commerçants en herbe », qui proposent diverses marchandises.

Cure-dents, coupe-ongles, porte-monnaie, ceintures, bracelets, mouchoirs, cirage, des œufs bouillis, de l’eau en sachet plastique, des beignets… Bref, tout est commercialisé autour de ces nombreux véhicules de transport, qui desservent les différentes régions du Sénégal. « Chaque matin, je quitte Fayu (un quartier de Thiès) et regagne la gare routière où je passe quasiment la journée. Ici, on a plus de chance de se faire assez de pièces, puisqu’il y a beaucoup de gens », confie le jeune garçon avec un petit sourire.
« Notre marabout nous réclame six cents francs : 300 FCFA, le matin et autant le soir »

En effet, sans comprendre le processus lié notamment au fait qu’à la gare routière, c’est tout un trafic, de voitures comme de personnes. Les voitures embarquent et débarquent et les gens partent et viennent dans ce lieu de rencontre qui en effet grouille de monde. « Cède-moi le passage », lui lance un client qui voulait prendre place dans une vieille Peugeot 504, dotée de sept places en plus du chauffeur (c’est d’ailleurs leur nom, car ces voitures transportent sept personnes). Un pas en arrière et le passager pouvait embarquer.

A peine assis, l’homme avait droit aux sollicitations du jeune Moctar qui, entre deux réponse, tendait la main. « Grand, tu ne me donnes pas une pièce ? », lance le jeune garçon à l’endroit du passager. Ce dernier fouille dans sa poche et lui remet une pièce de 100 FCFA. « Rends-moi 50 FCFA », lui intime l’homme, qui au passage transperce le gosse de son regard qui faisait transparaître de la compassion. « Non, ce n’est pas grave, garde le tout », lui dit le passager. S’en est suivi une longue prière formulée par le jeune Moctar à l’endroit de celui qui venait de lui régler le tiers de son versement de la mi-journée.

« Notre marabout nous réclame six cents francs : 300 FCFA, le matin et autant le soir. Faute de quoi, on risque d’être punis », confesse le jeune mendiant. A la question de savoir s’il pouvait nous conduire auprès de son marabout, la réponse est sans appel : « quoi ! Vous voulez qu’il me tue ou quoi ? Les seuls contacts que nous avons avec le marabout, c’est le matin, quand il nous réveille vers 6 heures et nous enseigne le coran, et les deux fois de la journée où il est question d’effectuer le versement ».

Non loin de lui, se dressent quelques-uns de ses camarades de daara (école coranique) qui le regardent avec un peu de curiosité. Sans doute pour tenter de comprendre pourquoi est-ce que nous questionnions autant le jeune Moctar. « Ndiékhène (Moctar, viens on s’en va) ont-ils répété. Le jeune faisait tout de même la sourde oreille, et continuait de traquer les donateurs de biens. Tout comme d’ailleurs ses camarades qui l’appelaient, car ils tournaient aussi autour des passagers pour obtenir une pièce.
« Je confie une partie de cet argent au boutiquier du coin »

« Mes parents sont vivants. Ils sont en Casamance (sud du Sénégal). Ils viennent me voir quand ils le peuvent. Depuis que je suis là, ils sont venus une seule fois. Il se peut qu’ils reviennent me rendre visite à l’école, sous peu », espère-t-il, avec un regard subitement rêveur, lointain. Sans doute que le jeune revoyais son fief natal, la verte Casamance, bien différente du climat sec et le sol aride de Thiès. Très vite, Moctar, du moins son esprit, qui venait de voyager revient à la gare routière. Il était alors question de tendre la main à un autre passant, qui a décliné.

L’heure de rapprocher des maisons et autres restaurants aux abords de la gare routière approchait. C’est le moment du déjeuner, et ces jeunes garçons peuvent prétendre à du riz cuit offert et qui leur servira de repas, pour reprendre des forces et poursuivre leur quête de pitance quotidienne. Après le repas, certains regagneront l’école coranique pour apporter un peu de nourriture à leurs camarades restés sur place, malades ou chargés d’assurer l’intendance, pour ensuite reprendre le chemin dans l’après-midi.

Les autres mendiants, qui n’ont pas d’obligations particulières, poursuivent leur quête dans les endroits qu’ils trouveront propices et où ils espèrent rencontrer des donateurs généreux, capables de leur offrir le versement quotidien. Pourquoi pas, le versement de plusieurs jours, comme cela est souvent le cas. « Quand c’est comme ça, je confie une partie de cet argent au boutiquier du coin. Cet argent me permet de compléter les manquants des jours creux. Car, s’il arrive qu’on ne respecte pas le versement, on se fera engueuler et même parfois frapper », lance le petit garçon.

Pour ce lundi, au lendemain de l’Assomption, Moctar a le sourire du fait d’une belle journée. Sourire qu’il gardera, sans doute pour longtemps, car il rentrera dans son école coranique en ayant mis de côté, chez son boutiquier, des recettes pour quelques jours, pour ne pas dire quelques semaines. Ses adieux à nous faits en disent long sur sa joie d’avoir partagé quelques instants avec l’équipe d’AFRIK.COM.

Abubakr Diallo/afrik.com

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1 réponse

  1. Stephane dit :

    Pauvres gamins

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