INTERVIEW DU PDG D’AIR SÉNÉGAL

Philippe BOHN, DG d’Air Sénégal: « Nous avons pour ambition de jouer en première division ! »

Nommé Directeur général d’Air Sénégal en août 2017 par le Président Macky Sall, le Français Philippe BOHN fait ici un point d’étape sur le développement de la compagnie aérienne nationale, qui ouvre une dizaine de destinations en cette fin d’année 2018. Dans ce premier volet de notre entretien exclusif, Philippe BOHN détaille le déploiement de la compagnie dans le cadre stratégique du Plan Sénégal Émergent
– Quand vous avez été approché par le président Macky Sall en personne pour prendre la tête d’Air Sénégal, avec-vous pensé d’emblée à relever ce nouveau défi ?
Philippe BOHN – Bien sûr ! Quand le président Macky Sall a souhaité faire appel à mes compétences, j’étais alors Senior vice-Président du Groupe Airbus en charge du business développement pour l’ensemble du groupe, après avoir été patron de l’Afrique chez EADS (aujourd’hui Airbus Group). Je suis venu à Dakar parce que je suis attaché, bien sûr, à ce pays qui a – et je pèse mes mots – un grand chef d’État, un grand leader qui emmène de façon très dynamique le Sénégal sur les voies d’une émergence économique réelle, assise sur des projets concrets. J’ai donc été extrêmement honoré de la demande qui m’a été faite et, comme je suis plutôt un homme d’engagement, j’ai trouvé passionnant de participer à cette aventure industrielle.
– Quel premier bilan d’étape, au bout de quinze mois ?
Philippe BOHN – C’est une aventure passionnante et collective. Avec un management qui vient d’un autre pays, ce qui, dans notre industrie, est tout à fait habituel et naturel. Le patron d’Emirates, Tim Clark, n’est pas émirati, mais c’est un grand patron emblématique ; le patron d’Air Côte d’Ivoire, René Décurey, est Suisse, et celui d’Air France, Benjamin Smith, est Canadien. Pour Air Sénégal, c’est donc un Français, mais qui est avant tout Sénégalais de cœur. En quinze mois, on a fait émerger l’entreprise puisque l’on a d’abord obtenu un PEA, permis d’exploitation aérienne qui nous fait exister techniquement en qualité de compagnie au niveau international.
Nous avons aujourd’hui quatre avions opérationnels : deux ATR et deux Airbus 319 et aussi deux Airbus 330 néos qui ont été achetés, et dont le chef de l’État a pu visiter récemment la ligne d’assemblage à Toulouse. Le premier des deux est d’ailleurs en phase finale d’assemblage dans les usines d’Airbus pour une livraison prévue en février 2019.
– C’est donc un beau challenge, mais on dit que vous êtes l’homme des missions impossibles…
Philippe BOHN – On dit en effet que c’est une de mes spécialités, mais je tiens d’abord à rendre hommage à toutes les équipes d’Air Sénégal. En quinze mois, nos équipes – et je dis bien nos équipes car c’est véritablement une aventure collective – ont réussi à tenir un rythme soutenu de mise en place, ce qui est assez inédit.
Car je vous rappelle que les deux ATR sont des acquisitions, et qu’il a donc fallu finaliser les financements – processus qui avait d’ailleurs été initié dans la phase projet avant que je n’arrive –, puis s’assurer des livraisons. Sans oublier les deux « 319 » qui sont en leasing bien sûr, et les deux « 330 » dont a fait l’acquisition. En réalité, ce sont quatre « 330 » : deux commandes fermes et deux options, dont on n’a pas encore décidé de ce que nous en ferions. Mais nous avons réservé la possibilité de confirmer ces deux avions supplémentaires, selon le souhait de l’actionnaire. Car le vrai patron d’une entreprise, c’est l’actionnaire. Aujourd’hui, l’actionnaire, c’est l’État sénégalais au travers de la Caisse des Dépôts et Consignations. Air Sénégal est un projet industriel traduisant l’ambition pour le développement du pays et son émergence économique.
– En quelle manière le lancement d’Air Sénégal s’inscrit-il dans la stratégie de l’émergence économique du pays ?
Philippe BOHN – Je tiens à souligner que le Plan Sénégal Émergent (PSE), dans le cadre duquel s’inscrit le projet d’Air Sénégal, est très cohérent. Faire émerger un pays et une économie, c’est se baser sur des principes simples : faciliter, fluidifier et organiser la circulation des biens et des personnes. C’est la base même de l’économie.
Si vous regardez de près ce PSE, cette volonté d’émergence est très rationnelle. Il y a un vecteur route, et chacun peut observer les routes et autoroutes mises en place, un vecteur rail, que le Président va bientôt inaugurer, et un vecteur aérien avec ses deux composantes que sont le nouvel aéroport AIBD (Aéroport international Blaise Diagne) de Dakar, qui est vraiment l’un des plus modernes et le plus récent du continent africain, et une compagnie aérienne avec un pavillon national : Air Sénégal. Participer à construire cette ambition est donc passionnant parce que tout cela est le fruit d’une approche pensée, réfléchie et rationnelle. Ce qui est rassurant pour le pays.
– Un aéroport international dont la réalisation a cependant été plus longue que prévu…
Philippe BOHN – C’est vrai : ce projet a démarré il y a fort longtemps, mais le Président a réussi à le faire accoucher. L’avantage c’est que l’on a au Sénégal un gouvernement et une ministre du Transport aérien extrêmement dynamiques. Et un chef de l’État qui a pris le dossier en main et qui l’a fait aboutir. Il est là, c’est concret et cela fonctionne depuis le 7 décembre 2017, il y a un an.
– Comment expliquer que les expériences précédentes de créations de compagnies aériennes aient toutes échoué ?
Philippe BOHN – Si vous reprenez en effet la fin d’Air Afrique et les expériences malheureuses d’Air Sénégal International et de Senegal Airlines, il y a eu trois faillites. Je rappelle cependant qu’à l’époque Royal Air Maroc (RAM) était l’opérateur de la compagnie sénégalaise, laquelle n’était donc pas une compagnie réellement nationale… Mais je ne regarde pas dans le passé. J’observe cependant que beaucoup de compagnies aériennes en Afrique pêchent par une approche dévoyée. On a ainsi connu de nombreuses mésaventures où les gouvernements disaient : « Je veux un pavillon national, je mets du capital ». Et, du coup, on loue des avions et l’on consomme ainsi l’argent du capital exclusivement pour les opérations – ce qui est légitime pour une part incontournable –, mais trop souvent sans souci d’investissements productifs. On fait du domestique, on perd de l’argent et au bout de quelque temps, les gouvernements s’épuisent et arrêtent les frais. Et il ne reste rien de cet argent investi, car on a fait que de la dette de fonctionnement.
– Air Sénégal démarre – décolle ! – donc sur d’autres bases, plus saines ?
Philippe BOHN – L’approche mise en place pour le lancement d’Air Sénégal est tout à fait différente. Quand on n’y connaît rien, la dette fait peur. Nous, nous avons une dette très saine car elle est assise sur l’investissement. Nous avons des avions neufs de toute dernière génération et nous asseyons donc l’entreprise sur des actifs, qui ont une valeur résiduelle, une valeur de marché.
Nous sommes de surcroît une entreprise à vocation internationale et intercontinentale, qui fait aussi du domestique. Tout le monde sait que le domestique est structurellement déficitaire. La plupart des compagnies africaines, dont beaucoup sont pourtant subventionnées, le vivent. Et il nous faut donc aller sur les segments de marché où il y a une forte valeur ajoutée, de la marge, l’intercontinental.
– D’où le prochain lancement de votre ligne Dakar-Paris…
Philippe BOHN – Si vous regardez quelle route aujourd’hui emblématique est extrêmement rentable, c’est la route Dakar-Paris. On sait tous que les taux de remplissage annuels sont au-delà des 90 %, ce qui est tout à fait extraordinaire. Certains mois, on est même monté à 98 %, c’est impressionnant ! C’est donc une route très rentable. Tout le monde le sait et le prix des billets d’avion est là pour en témoigner.
C’est donc très simple : nous sommes très pragmatiques, on regarde tout simplement ce qui fonctionne. On achète des avions neufs de dernière génération qui ont une forte valeur et on les opère sur une route à forte rentabilité. C’est notre « business model ». Celui-ci a d’ailleurs été salué récemment par la Conférence financière de Johannesburg à laquelle participait Jérôme Maillet, notre directeur de la stratégie et des investissements. De grands groupes bancaires ont salué le « business plan » d’Air Sénégal, en disant : simple, efficace, extrêmement performant et bien amené !
– Votre compagnie sera donc un jour rentable ?
Philippe BOHN – Elle sera bien sûr rentable, et dès que l’on entrera en exploitation. Pour une compagnie aérienne, on considère en général qu’il faut quatre à cinq ans avant d’arriver à l’équilibre. Ce sont les critères habituels. Mais nous avons vocation à être l’un des noyaux avec lequel la concentration du secteur qui aura lieu sur le continent africain se fera demain.
Je ne sais pas combien il restera de compagnies aériennes sur le continent dans cinq ou dix ans, ce qui est certain c’est que ce mouvement de concentration aura lieu en Afrique, comme il a eu lieu en Amérique, en Europe et en Asie. Et nous, Air Sénégal, avons pour ambition d’être dans le jeu et bien évidemment en première division.

« Nous ouvrons la ligne Dakar-Paris dès le 1er février prochain ! »
Dans cette seconde partie, il détaille les différents volets de sa stratégie d’action, et annonce notamment l’ouverture imminente de la route Dakar-Paris…
– Sur cette ligne Dakar-Paris, où en est votre concurrence avec Corsair ?
Philippe BOHN – Il n’y a pas de concurrence avec Corsair. Je tiens tout d’abord à rendre hommage aux qualités de Corsair qui est une excellente compagnie. Je connais bien les hommes qui la dirigent, j’ai pour eux la plus grande estime et le plus grand respect. Il n’y a pas de questions d’ego dans tout cela, c’est juste une question de business. Il convient de rappeler tout simplement ce qui a toujours été prévu. Corsair volait dans le cadre d’une convention extra-bilatérale. Comme vous le savez, dans la mesure où l’on n’est pas dans l’« open sky », ce qui régit la façon de travailler dans le cadre aérien, ce sont les conventions bilatérales.
Très concrètement, sur la route Dakar-Paris, 50 % des droits appartiennent à la France et 50 % au Sénégal. Air France opère les « slots » de la part France qui lui ont été attribués par les autorités françaises et Corsair est venu travailler au Sénégal à une époque où le pays ne disposait plus de compagnie aérienne nationale. Ce qui a toujours été convenu, c’est que lorsque le Sénégal se doterait d’un pavillon national, très naturellement il reprendrait la plénitude légitime de ses droits et les exploiterait.
C’est tout simplement ce qui est en train de se mettre en place. Je le dis et le répète : Corsair est un très bon opérateur, qui a bien travaillé dans ce pays, mais il était naturel et légitime que le Sénégal reprenne la plénitude de ses droits. Concrètement, il est prévu qu’Air Sénégal vole sous son code HC le 1er février prochain sur Paris. Et d’ailleurs les ventes sont déjà ouvertes sur la ligne [et sur le site de le compagnie, www.flyairsenegal.com, ndlr]
– Sur le site d’Air Sénégal (www.flyairsenegal.com), il est déjà possible de réserver le vol inaugural du 1er février de la ligne Dakar-Paris, ainsi que pour les jours suivants.
– Combien de lignes et de destinations avez-vous en cette fin d’année ?
Philippe BOHN – Jusqu’à récemment, nous n’opérions que Ziguinchor [ville du sud-ouest du Sénégal, ndlr]. Mais nous venons d’ouvrir Abidjan, où nous avons un partenariat avec nos amis d’Air Côte d’Ivoire, qui nous ont apporté un véritable soutien puisque nous avons récupéré le vol du matin. Cela fonctionne bien avec des taux de remplissage très satisfaisants car c’est une route importante. Et, dans les semaines qui viennent, d’autres ouvertures de ligne sont prévues : dans le désordre Banjul, Conakry, Cotonou, Praia (capitale du Cap Vert) ou Bamako.
Nous serons bientôt à une dizaine de routes. Ce qui change la donne de manière significative. Car une compagnie aérienne, c’est d’abord de la logistique, mais une logistique extrêmement normée, précise, surveillée, certifiée… Avec beaucoup d’attention à chaque détail puisque la sécurité est l’alpha et l’oméga de notre industrie. Je ne transige jamais avec les questions liées à la sécurité de nos vols.
Cheikh Seck nous a rejoint pour devenir notre directeur de l’exploitation. C’est l’un des grands pilotes sénégalais emblématiques, commandant de bord sur « 330 » et « 380 » chez Emirates. C’est lui qui anime le recrutement des pilotes, qui organise les tests les plus stricts, les plus difficiles, les plus pointus au meilleur critère de qualité. Éric Iba Gueye nous a également rejoint comme directeur du réseau et de l’expérience client. Chacun s’applique à mettre en œuvre la rigueur de nos process pour assurer la meilleure sécurité de nos clients.
– Que représente Air Sénégal en termes de ressources humaines ?
Philippe BOHN – Nous sommes en phase d’embauche très active. Grosso modo, nous serons bientôt 200 personnels. Comme un avion, c’est autour de trois équipages, vous allez vite comprendre que cela multiplie le nombre de PNC et PNT que l’on embauche. Plus nos opérations montent et plus on a besoin de personnel, et très qualifié car ce sont des métiers de précision et c’est bien de pouvoir recruter les meilleurs.
Beaucoup sont ainsi débauchés dans d’autres entreprises. Il y a des pilotes sénégalais de grande qualité et ceux-là, les bons, sont en général en exercice ailleurs, puisqu’il n’y avait plus de compagnie aérienne ici au Sénégal. J’essaie de les attirer chez nous. C’est un vrai challenge de les identifier et de les convaincre de nous rejoindre et de revenir au pays pour participer à cette aventure. Il faut qu’ils aient confiance eux aussi dans la pérennité de l’entreprise, même s’il y a toujours une part de challenge et donc de risque.
C’est la loi du marché : toutes les compagnies aériennes ont les mêmes problématiques de recrutement. On en est en concurrence pour gagner les marchés, mais on est aussi en concurrence pour trouver les meilleurs collaborateurs. L’aérien est un métier d’humilité. C’est un métier où l’on travaille 24 heures sur 24 avec le souci des processus, de la précision, des certifications et des normes. Et comme je dis toujours à mes équipes : « Dans la vie, les bons trouvent des solutions et les mauvais trouvent des excuses ». Chez Air Sénégal, nous essayons de trouver des solutions !
– Dakar va-t-il devenir le « hub » aérien de l’Afrique de l’Ouest ?
Philippe BOHN – On met ce que l’on veut dans le mot « hub », mais il est indéniable que le Sénégal est aujourd’hui en phase accélérée d’émergence. Une fois encore, le dynamisme pragmatique du Président de la République entraîne le pays vers une marche rapide en termes de développement économique. Et, bien sûr, l’industrie pétrolière et gazière qui est en train de s’installer dans le pays est un facteur important. Mais le facteur le plus important, c’est la stabilité et la solidité du leadership du pays.
Le premier critère pour investir dans un pays et y faire des affaires, c’est la stabilité, la sécurité et l’État de droit. Or, tous ces éléments sont présents ici au Sénégal. Les entreprises peuvent donc venir s’y installer car le pays est stable, bien géré et – touchons du bois – n’a pas connu d’attentats comme la France, l’Angleterre, la Côte d’Ivoire, le Mali ou le Burkina.
Cela crée un flux économique et c’est cette attractivité du Sénégal qui créera le « hub ». Le nouvel aéroport est à cet égard un élément déterminant. Il est très important d’avoir une plate-forme aéroportuaire où le « handling », le fret et les tarifs soient attractifs. On a d’avoir, Avec ce nouvel aéroport, nous avons vraiment une chance extraordinaire de disposer d’un outil hors norme sur ce continent. Notre compagnie est en parfaite cohérence avec cet aéroport, dont je suis un grand fan.
Bruno FANUCCHI/africapresse.paris

Vous aimerez aussi...

6 réponses

  1. trevidic dit :

    Bonjour,
    Philippe BOHN est à mon avis l’homme de la situation ,en espérant que la rancœur de l’équipe précédente ne lui savonne pas les marches ?

  2. issa gibb dit :

    Bonjour et Bonne journée,
    Monsieur BOHN est sûrement l’homme de la situation pour gérer la Société Air Sénégal, quand on sait les revers désastreux et des liquidations fatales qu’ont vécu les sociétés aériennes sénégalaises précédentes… Des commentaires positifs de bon communiquant directorial et commercial qui connait son job et normal quand on défend son steak avec un salaire qui permet de se payer plusieurs steaks dans son assiette, chaque jour… Y-a-pas photo ! La poste est bon, prenant, intéressant et surement très bien payé pour le boss français…

    Aux risques, en effet, de se faire savonner la planche quand tout marchera bien, par les jaloux, les vexés, les requins qui voudront être Khalife d’Air Sénégal à la place du BOHN Khalife français d’Air Sénégal, pour finir par tout détruite de ce qu’il a construit, par incompétence à gérer une si importante Société et cette aptitude à l’auto-destruction sénégalaise de ce qui marche et réussit, comme on a été habitué dans de nombreux secteurs, fautes d’entretien, de maintenance et d’intelligence…
    Et dans les Transports Aériens, çà ne pardonne pas ! Inch à Allah

  3. Ndiaye dit :

    a le lire il est plus qu’un simple dg. il est un vrp du senegal. interessant…

    sinon je ne comprends pourquoi cette obsession de debaucher des pilotes senegalais pour cette compagnie. a mon avis ils viendront d’eux meme si la compagnie tient la route sur des annees avec un bon parc d’avions neufs..laissons les decider d’eux memes sans se fatiguer a les convaincre.

  4. Kosso dit :

    Ce problème d’avion qui serait cloué au sol au Portugal est certainement un malentendu.

  5. Galips dit :

    Corsair devrait bientôt revenir.

  6. Galips dit :

    Au pays des aveugles les BOHN sont roi, surtout quand ils brassent de l’air.
    Il a vite compris et il s’est tiré vite fait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :