L’ambassadeur de France sous la Coupole

 L’ambassadeur de France à Dakar Jean-Christophe Rufin entre sous la Coupole  Jean-Christophe_Rufin_IBO_Sipa
Elu ce 19 juin 2008 à l’Académie française au fauteuil d’Henri Troyat, prix Goncourt 2001 avec «Rouge Brésil», le french doctor exerce la fonction d’ambassadeur de France au Sénégal. Une sinécure? Non, un vrai boulot  Ils sont au moins deux: Rufin le romancier et Rufin le diplomate. Monsieur l’ambassadeur de France au Sénégal prend soin de ligoter et d’enfermer le romancier en lui. Cric-crac. Seulement voilà, le romancier est passe-muraille ou bien il a un passe-partout, et souvent, sans demander son avis au diplomate, il défait ses liens, il s’évade et il observe la comédie humaine en version sénégalaise: comme la dernière fois où le président AbdoulayeWade recevait Son Excellence: «Wade était très élégant dans son grand boubou. Il était assis sur un fauteuil Empire. Le problème du surtout sur un fauteuil Empire. Alors chaque fois que Wade appuyait d’un côté pour aplatir l’étoffe, ça gonflait de l’autre côté…»  Prix Goncourt 2001 avec «Rouge Brésil», ancien vice-président de Médecins sans Frontières et ancien patron d’Action contre la Faim, Jean-Christophe Rufin est maintenant notre ambassadeur à Dakar. Il publie «Un léopard sur le garrot», ses souvenirs de «médecin nomade» et humanitaire, «/’histoire d’une génération», explique l’ex-french doc. Un autoportrait en antihéros inapte à exercer la médecine de guerre, phobique des morgues et des dissections et marri de l’arraisonnement technologique d’une médecine prométhéenne. Quand vous refermez ce volume tour à tour picaresque, moliéresque, politique ou facétieux («Ce qu’il y a de bien avec les guerres civiles, c’est qu’on peut rentrer à la maison»), impossible de dire si l’auteur est un Candide ou un Rastignac. La chose est indécidable, tant Rufin excelle à s’y donner délibérément le rôle du novice, du stagiaire, du benêt. Témoin ce chapitre où Rufin le carabin vole la tête guillotinée de l’anarchiste Ravachol dans son bocal de verre pour l’offrir à une accorte descendante de Marx : «Nous n’avions que fort peu de culture historique.»   ©IBO/Sipa Dans son costume-cravate britannique, l’auteur a l’air fringant d’un James Bond quinquagénaire, plus les paupières de Droopy et l’accent nonchalant et comme aquoiboniste de Dutronc. «Le président de la République voulait quelqu’un qui ne soit pas de la carrière. Ca n’intéressait pas Orsenna. Pas son truc. Il préfère rester libre.» Rufin apprendra la nouvelle de sa nomination par son ami Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères. Et voilà l’auteur de «l’Abyssin» qui, «sans avoir rien sollicité» et «sans faire mystère d’avoir voté Bayrou à la dernière élection présidentielle», se retrouve ambassadeur par la grâce de Sarkozy, dans un pays africain qui compte 25.000 ressortissants français et 1200 soldats français, «dans une grosse ambassade à 30.000 visas». «Au Quai d’Orsay, on se disait que j’allais passer mon temps devant la baie vitrée ou écrire face à la mer… Guernesey et tout. On attendait mes lettres fleuries d’imparfaits du subjonctif. Des conneries, tout ça. J’arrive au bureau à 8h30, j’en repars à 21 heures, et pour aller à une réception. Quant à mes lettres, c’est: premièrement, deuxièmement, troisièmement…»   Le job ? Passer en revue des gendarmettes sénégalaises. S’asseoir sur un trône pour remettre ses lettres de créance au président de la Gambie. Se faire convoquer à l’Elysée par le président de la République française, auquel il a offert une biographie de Pierre Mendès France. («La fiction, c’est pas son truc, lui, c’est les essais, les biographies.») Rendre visite au calife des Mourides, Serigne Saliou Mbacké, dont la confrérie compte des millions de fidèles dans le monde. «Je découvre un vieux monsieur de 90 ans – décédé depuis – dans une cour pauvrette, près d’une caisse de savon. Dans cette caisse, le calife jette les billets de banque que les gens lui apportent en se prosternant devant lui. Derrière la cour, il y a des bureaux flambant neufs, avec des ordinateurs. Quelqu’un me dit: “Malheureusement, on ne pourra pas vous montrer le truc, le webmaster est en prière”.» Tressage de tradition et de modernité que le diplomate croise souvent au Sénégal. «Au-delà des clichés», Rufin évoque une amie sénégalaise, «jolie fille de 35 ans», qui est à la fois l’ambassadeur de son pays et l’épouse d’un polygame. Azeb, la femme de Rufin et la mère de ses deux filles, est éthiopienne. «En la voyant, les Sénégalais se rendent compte peut-être du changement: la France de Foccart, c’est fini, c’est la France d’aujourd’hui», dit-il fièrement.  Le lendemain de cette interview, il part «faire le con avec le GIGN» pour suivre un stage sur les techniques de protection antiprise d’otages. Médecin nomade, il avait accueilli à l’hôpital central de Dakar François Tollet, le père de deux des quatre Français assassinés par Al-Qaida en Mauritanie, à la veille de Noël.  Fabrice Pliskin

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